Louis de Bernières

Le roman de Louis de Bernières sur Kayakoy, Birds without wings, paru en 2004, prend les premières décennies du XXe siècle et la Turquie pour cadre. La Première Guerre mondiale et la bataille des Dardanelles, la montée de Mustapha Kemal et la chute de l’empire Ottoman, la guerre gréco-turque de 1919-22, l’incendie de Smyrne, l’échange de population qui suivit la victoire turque, etc. L’action se déroule à la fois sur le plan intime du village et des ses habitants chrétiens et musulmans, turcs, arméniens et grecs, et sur le plan historique général de la période. Le livre a un véritable souffle, comme les grands romans historiques, il vous emporte dans le flot des événements mondiaux sans jamais quitter le détail de la vie quotidienne de gens simples. Il répond à l’exigence principale d’un roman : se lire avec intérêt, n’être jamais ennuyeux. Les quelques pages ou chapitres qu’on peut lire chaque jour ou chaque soir sont comme un rendez-vous agréable avec des personnages qu’on apprend à apprécier, qu’on est content de retrouver.

En même temps, on apprend aussi beaucoup de choses sur la période et sur le lieu, car si on connaît assez bien l’histoire de la grande guerre à l’ouest, son épicentre, on connaît très mal, en Europe de l’Ouest, les déroulements de la guerre à sa périphérie orientale, qui ont mené à la chute d’un empire. Tout au long du livre, la vie de Mustapha Kemal est relatée, dans une vingtaine de chapitres sur les cent du livre. On a donc une mini biographie* à l’intérieur d’un roman, ce qui ne manque pas d’originalité. Mais l’ouvrage répond aux critères de la modernité romanesque, en variant de chapitre en chapitre le mode d’écriture, parfois à la troisième personne, parfois à la première, parfois vu de l’extérieur, parfois de l’intérieur.

Résultat magistral, pour les amateurs d’histoire, pour les amateurs de littérature, pour ceux simplement qui aiment qu’on leur raconte des histoires. Mais sujet à critiques cependant.

La plus grave est le parti pris pro-turc de l’auteur. Avec un semblant d’impartialité, Louis de B. rappelle tous les crimes commis dans la période, par les Grecs, par les Turcs, par les Occidentaux, par les Arméniens ou les Kurdes, mais il exonère et justifie bien souvent les crimes turcs, mis en perspective, expliqués, minimisés. Ainsi en va-t-il de la déportation des Arméniens en 1915-16, au coeur du grand conflit, présentée dans un seul chapitre du livre. Bernières trouve le moyen de donner aux Turcs le beau rôle ! Avec un des personnages principaux du roman, Rustem Bey, qui sauve du viol et de la mort trois adolescentes arméniennes… Pour le reste, les circonstances de cette déportation, ses causes, son attribution à des irréguliers, notamment aux Kurdes, noircis systématiquement tout au long du livre, frôlent le négationnisme.

Un autre chapitre est aussi assez scandaleux, intitulé The tyranny of honour, qui relate un crime d’honneur dans le village. La fille adolescente est enceinte, sans doute d’un chrétien, et la seule solution pour la famille est de la tuer, pour préserver son honneur. Le père ne peut s’y résoudre et charge un de ses fils de l’exécution. Louis de B. trouve toutes les raisons pour justifier, comprendre, rendre ces personnages humains, alors qu’il s’agit ni plus ni moins d’une abomination. Le père est en proie aux tourments, le fils repousse la demande, la famille est désespérée, la fille elle-même accepte son sort… Et le pire a finalement lieu, le père est arrêté, le fils s’engage dans l’armée.  On a affaire à une délicatesse excessive de l’auteur, de l’Occidental qui ne veut pas juger, qui fait dans le relativisme et le politiquement correct extrême. D’ailleurs tout le livre ressortit à cette démarche. Comme les Ottomans ont été les ennemis traditionnels des Européens, Bernières ne veut pas donner dans le travers qui consisterait à avoir un préjugé négatif, et donc il va dans l’autre sens, mais tombe dans le piège de cette vision biaisée, systématiquement favorable.

D’une façon générale d’ailleurs, même si on est admiratif devant la connaissance apparente intime de l’auteur de la culture turque, on peut se demander si tout cela est très authentique. Est-ce que Bernières ne se trompe pas, lorsqu’il attribue toutes ces pensées, ces raisonnements, ces attitudes, à ses personnages ? Ne s’agit-il pas d’une vision occidentalisée ? Est-ce qu’un Britannique peut vraiment comprendre cette culture, rentrer dedans à ce point, imaginer ce qui se passe dans la tête de ces gens ? On peut en douter, on peut préférer des auteurs turcs pour cela, lire Orhan Pamuk par exemple, ou Yachar Kemal. Eux savent plus sûrement de quoi ils parlent.

Bien sûr, il y a des exemples célèbres qui pourraient convaincre du contraire, Lawrence Durrell par exemple dans son Quatuor d’Alexandrie, ou bien D.H. Lawrence dans son roman situé au Mexique, Le Serpent à plumes, ou encore, toujours pour le Mexique, Malcom Lowry avec son grand livre Sous le volcan. Et toutes les nouvelles de Somerset Maugham qui ont pour cadre l’Asie, le Pacifique, les îles entre la Malaisie et l’Indonésie. Kipling et l’Inde aussi. Mais tous ces grands auteurs nous parlent d’abord de personnages occidentaux, même si le cadre est un pays lointain. Rien de tel chez Louis de B. qui n’a aucun personnage principal britannique, mais uniquement une galerie de héros locaux. On peut alors se demander s’il ne se fourvoie pas dans une sorte de littérature exotique, sans grand rapport avec la réalité. Ou plutôt, qui nous en dit plus sur les conceptions de l’Occidental d’aujourd’hui que sur celles des Ottomans d’il y a un siècle.

* Pour une biographie de Kemal, voir le livre lyrique de Jacques Benoist-Méchin en 1954, Mustapha Kemal ou la mort d’un empire, et celle plus récente d’Andrew Mango, Ataturk.

Voir ici la postface de l’auteur sur Fethiye au XXIe siècle. Le livre est paru en français, un pavé de 800 pages en Folio.

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3 Réponses to “Louis de Bernières”

  1. Sur Fethiye « Le journal de Joli Rêve Says:

    […] (de Louis de Bernières à son roman, Birds Without Wings*) Fethiye in the Twenty-first […]

  2. jbrasseul Says:

    Exemple, cet extrait du Pilier, roman de Yachar Kemal, qui nous en dit long sur l’Anatolie du milieu du XXe siècle :
    « Keustuoglu était un costaud, de grande taille, fortement charpenté. Il n’avait jamais porté de chaussures. Au service militaire, on avait voulu lui en faire mettre. On n’en avait pas trouvé à sa pointure, puis on en avait fabriqué spécialement pour lui. Ainsi chaussé, il n’avait pas pu faire un seul pas et, raidissant les jambes, il avait crié au secours. Il était resté planté sans broncher, comme s’il était ligoté. Malgré tout ce qu’on avait fait, on n’avait pas pu le faire marcher avec des chaussures. C’est pieds nus qu’il avait terminé son service militaire. » (p. 80, éd. Folio)
    Traduit par Guzine Dino.

  3. Kayakoy « Le journal de Joli Rêve Says:

    […] Sur le roman de Louis de Bernières, qui prend pour cadre Kayakoy et son histoire, voir ici. […]

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