Au bon temps de la canonnière

Comment on matait une révolte à la Belle Époque, qui est aussi la belle époque de la colonisation. Les guerres d’Indochine puis du Vietnam ont des racines anciennes, comme le montre ce récit de Claude Farrère dans Les Civilisés, l’écrasement d’un soulèvement au Tonkin, en 1900, à l’apogée de l’impérialisme occidental. Le témoignage est intéressant parce qu’il ne s’agit pas d’un roman historique comme on en a fait tant depuis, mais de quelqu’un qui parle de son temps, et qui a vécu sur place la situation. On peut trouver le style précieux, daté, emphatique parfois, mais Farrère offre un gros avantage : son récit est authentique, il parle de ce qu’il voit directement. S’il s’agit bien d’un roman, c’est un roman des années 1900, qui a eu un des premiers Goncourt. Les débats ont porté à l’époque sur le fait de savoir si l’auteur faisait une critique du colonialisme ou non, ce récit incite à penser que oui, malgré le fait que l’auteur ait toujours été un conservateur.

La répression est féroce, impitoyable, les têtes tombent par dizaines, la rébellion est provisoirement éteinte. Et dans la jungle, dans le chaos de la guerre et ses occasions, toutes les belles résolutions du héros ne tiennent que peu de temps… 

La révolte indigène avait pris feu tout d’un coup, et couru sur le pays comme une traînée de poudre. Deux provinces s’étaient levées en deux jours, incendiant leurs villages, mutilant leurs colons, se ruant à l’assaut des résidences et des postes défendus. Beaucoup de sang avait coulé très vite. Puis, au retour offensif des Français, à l’apparition des colonnes lancées contre les rebelles, un soudain silence avait succédé au tumulte, et le vide s’était fait devant l’invasion : la guerre orientale commen­çait, — sournoise et têtue.

Point de combat. Des embuscades, des guets-apens ; — un coup de fusil jailli d’une haie ; une sentinelle égorgée sans cri dans sa guérite. — Les soldats s’énervaient à cette lutte contre un ennemi sans corps ; il n’y avait de bons combattants que les tirailleurs annamites, patients et froids comme l’ennemi ; — pareils. Ils se battaient d’ailleurs férocement, parce que c’était contre des compatriotes, et que les guerres civiles d’Asie, — et d’Europe, — sont inexpiables.

Les canonnières couraient d’arroyo en arroyo ; parfois, — rarement, — elles sondaient les bois de quelques obus. Les insurgés avaient peur d’elles et s’en écartaient ; ils dédaignaient les balles et la canonnade, mais leur théo­logie populaire, — toujours respectée et nourrie par leurs lettrés, — emplissait de démons hostiles ces machines flottantes nuit et jour panachées de fumées et d’étincelles.

— Les canonnières allaient et venaient en vain : on fuyait devant elles.

C’étaient alors de longues randonnées mutiles, sur de faux renseignements donnés par de faux espions. — Le village à bombarder demeurait introuvable, à moins qu’il ne fût déjà en cendres ; les sampans de guerre signalés au fond d’un bras sans issue devenaient magiquement quelques planches pourries. — Les chefs exaspérés ten­taient parfois une opération d’envergure : on cernait quinze lieues de pays ; on épaississait les lignes on dou­blait les grand’gardes ; les canonnières barraient chaque arroyo ; et l’on n’avançait qu’après mille précautions prises : on marchait en silence à travers les bois vides ; le cercle se resserrait : lien. La nuit tombait cependant, et dans les fourrés noirs, une fusillade tardive éclatait ; des balles sifflaient jusqu’au fleuve, et les tôles des canon­nières sonnaient sous les coups ; le canon s’en mêlait ; c’était enfin une vraie bataille qui durait jusqu’à l’aube. Mais à l’aube, le feu cessait soudain, car on s’était trompé : il n’y avait point d’ennemi. Égaré ou trahi, on s’était fusillé entre soi, on s’était massacré par mégarde. Dix, vingt morts jonchaient le sol. On les enterrait, — et l’on recommençait d’autres erreurs. On tuait et on mourait sans gloire, avec lassitude et ennui.

Les soldats avaient plus de lassitude et les marins plus d’ennui. Les canonnières étaient comme des couvents cloîtrés, d’où l’on ne sort pas, et où n’arrivent point les bruits du monde. Chaque soir, ignorantes des événements de la journée, elles mouillaient isolément, en plein milieu de la rivière, loin des rives traîtresses d’où partent les abordages nocturnes, — silencieux et sanglants. Mais si loin que l’on fût, on n’évitait pas la tiédeur humide de la forêt, ni son odeur sensuelle, où vibrent pêle-mêle tous les parfums de fleurs et de feuilles, et l’effluve fié­vreux de la terre qui fermente. C’étaient des nuits vivantes, pleines de bruissements et de tressaillements. La forêt fourmillait de choses secrètes, qu’on entendait remuer, souffler, haleter. Un murmure formidable mon­tait de cette mer d’arbres ; et parfois, des fracas en émer­geaient, angoissants à force d’être proches : galopades sur le sol, chutes dans le fleuve, cris de bête en chasse ou en amour. Il n’y a rien au monde qui vive plus sensuellement qu’une forêt tropicale.

Fierce, de son banc de quart, écoutait et respirait la forêt.

Il était chaste depuis trois mois. Fidèlement et orgueil­leusement, il se gardait à l’épouse prochaine. Le mois d’absence et d’exil avait été lourd à sa constance : le doute et le nihilisme avaient recommencé de le mordre ; mais pas la débauche ; à peine s’il avait connu de rares tentations, vite enfuies. Et sa continence lui était une dernière fierté, l’empêchait de croire à sa rechute définitive. Sa chair au moins demeurait digne de Sélysette. Cette vie nouvelle qu’il avait entrevue, cette vie chaste et fidèle, ‒ il était encore capable de la vivre. Une chance lui restait.

Or, la révolte du Grand Lac avait une tête. Un prince de sang impérial, lointain descendant d’une dynastie oubliée, s’était mystérieusement levé parmi son peuple. On ne savait pas son nom ni son histoire.  Une vierge, disait-on,  avait prophétisé sa venue ;  et à l’heure dite, il avait paru ;  et la vierge l’avait reconnu,  désigné et proclamé parmi la foule.  Il était marqué des  stigmates de sa race ;  les prêtres s’étaient prosternés devant  lui et le peuple avait couru aux armes. Maintenant, il com­battait avec une armée et une cour ; sa prudence et son audace étaient redoutables, et ses partisans  fanatisés le surnommaient Hong Kop, le Tigre. Son nom  impé­rial serait acclamé plus tard, après les victoires défini­tives, au milieu des triomphes et des agenouillements. Mais, une nuit, le prince Hong Kop fut trahi. L’histoire en est restée obscure. L’âme asiatique ne se dévoile jamais qu’à demi. — Vengeance, ambition, jalou­sie ? Autres  mobiles  inconnus, incompréhensibles pour l’Europe barbare ? — Un avis anonyme, écrit en bon latin classique, parvint au quartier général. On lança deux colonnes en hâte, et dans le village indiqué, le prince fut surpris avec une faible escorte. Le dessous des cartes ne fut jamais connu.

Le village était entouré de rizières, et proche d’un bois touffu, propice aux fuites. Hong Kop, au premier bruit, tenta de s’échapper. Mais les Français gardaient le bois ; la lune éclairait deux lignes nombreuses et vigilantes. — Par les rizières, les colonnes d’attaque avançaient ; des baïonnettes luisaient en files indiennes sur chacun des sentiers. Toute retraite était coupée. Hong Kop comprit sa perte, et s’y résigna. A son ordre, les siens rentrèrent dans le village, et la tragédie dynastique eut son cinquième acte, sobre et dédaigneux. L’empereur s’assit au milieu de sa cour ; — les canhas voisines brûlaient déjà, incendiées ; — et il but le thé qui délivre, sans déclamations, sans larmes, en souriant. Lui mort, nul ne l’imita, parce qu’il ne sied pas aux hommes de s’égaler aux princes ; mais tous attendirent autour du mort que l’ennemi les massacrât. Ils étaient cinquante-huit hommes et deux enfants. Ils ne firent pas d’inutile résistance, soucieux de ne pas se fatiguer avant de mourir. L’ordre de Paris était en effet de massacrer les pirates, et l’ordre fut exécuté.

On les conduisit hors du village, dans la rizière, parce que le village n’était plus qu’une seule flambée. On ne les lia pas ; ils s’agenouillèrent d’eux-mêmes, correctement, sur deux lignes ; la rizière était inondée, l’eau montait aux mollets ; quelques-uns relevèrent un peu leurs robes noires de lettrés, pour éviter la boue. Le bourreau arriva, un tirailleur pareil aux condamnés, un Annamite à chi­gnon lisse qui avait l’air d’une fille ; et il prit le sabre large qui tranche bien les têtes, tandis que tous inclinaient le cou, complaisamment. Le village incendié illuminait l’étrange scène et rougissait l’herbe mouillée où dansaient des ombres baroques. Les officiers vainqueurs, blêmes, voyaient les yeux des suppliciés indifférents, ironiques. Une tête tomba, — deux, — quarante ; le bourreau s’arrêta pour aiguiser sa lame ; le quarante et unième rebelle le regarda faire curieusement ; le sabre affilé reprit sa besogne ; et l’on termina par les deux enfants.

Sur une palissade, oubliée par l’incendie, les tirail­leurs plantèrent ensuite les têtes, — pour l’exemple. — Dans le bois proche, un tigre, effrayé par le feu rouge, aboyait comme aboient les chiens.

Fierce était là. Il avait fallu agir vite, sans attendre le concours des fractions éloignées : pour faire nombre, on avait débarqué la moitié des équipages de canonnières. Fierce commandait ce contingent.

Minuit était sonné. On campa sur place, par sections, les matelots les plus près du bois. Rien ne semblant à craindre, on posa seulement des sentinelles doubles, et le camp alluma des feux, trop excité et troublé pour dormir. L’odeur du sang obsédait les narines, et aussi l’odeur du village asiatique, exotique mélange de poivre, d’encens et de pourriture.

Tout à coup, un coup de fusil partit du bois.

Il y eut tumulte ; on courut aux armes. D’autres détonations éclataient. Un sergent, la cuisse cassée d’une balle, hurla de douleur. Une sentinelle, mystérieusement égorgée, tomba sans qu’on vît l’égorgeur. Une panique faillit s’ensuivre. Mais les officiers s’étaient jetés en avant, et leur exemple entraîna les hommes. Fierce, le premier, entra sous les arbres, sabre bas. Une colère sauvage le poussait, la colère du fauve dérangé de son repos. Il chercha furieusement un adversaire.

Mais l’ennemi avait fui. Le bois vide était calme comme un cimetière. Un arroyo coulait au milieu : des sampans peut-être avaient emporté les fuyards. On ne trouva rien que quelques canhas noires penchées sur l’eau. Nul bruit n’en sortait. Quand même, par fureur déçue et besoin de violences, on enfonça les portes. Les matelots se ruèrent dedans avec des cris et des coups.

Il y avait des femmes dans les canhas, — des congaïs terrées dans leurs maisons comme des bêtes traquées, des femelles sans force, muettes et demi-mortes de ter­reur. On les tua, sans même voir que c’étaient des femmes. Une rage assassine transportait tous ces gens, — les petits pêcheurs bretons et les paisibles paysans de France ; — ils tuaient pour tuer. La contagion sanglante affolait les cerveaux. Fierce aussi enfonça une porte et chercha, féroce, une proie vivante. Il la trouva derrière deux planches dressées en barricade, dans un réduit sans toit que la lune éclairait impitoyablement : une fillette anna­mite cachée sous des nattes. Découverte, elle se dressa d’un sursaut, tellement terrifiée qu’elle ne cria pas.

Il leva son sabre. Mais c’était presque une enfant, et elle était presque nue. On voyait ses seins et son sexe. Elle était jolie et frêle, avec des yeux suppliants qui pleuraient.

II s’arrêta. Elle se jeta à ses pieds, lui embrassant les hanches et les genoux ; elle le suppliait avec des sanglots et des caresses ; il la sentait chaude et palpitante, collée à lui.

Il trembla de la tête aux pieds. Ses mains, hésitantes, touchèrent les cheveux lisses, les épaules brunes et polies, les seins. Elle le serrait de toute la force de ses mains maigres, l’attirant sur elle, s’offrant en rançon de sa vie. Il trébucha, tomba sur la proie.

Les nattes froissées geignirent doucement, et le plan­cher vermoulu craqua. Un nuage passa sur la lune. La canha tiède était comme une alcôve.

Dehors, les cris des matelots s’éloignaient, et l’aboie­ment du tigre retentissait plus proche.

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3 Réponses to “Au bon temps de la canonnière”

  1. Hubi Says:

    C’est un morceau tout-à-fait éloquent. N’ayant pas l’avantage de demeurer rue Farrère je n’ai jamais eu l’occasion de me pencher sur cet auteur assez oublié ; mais il a de la force, du style – celui de son époque, certes, mais sans manquer de panache – et son témoignage vaut beaucoup.

    Merci de me l’avoir fait entrevoir.

  2. JB Says:

    🙂 On m’a toujours reproché ça, la volonté obsessionnelle d’exhaustivité, je débarque par hasard avenue Claude Farrère, il faut que je lise ses bouquins et une biographie sur lui ! Alors que je n’aurais jamais lu cet auteur sinon, je ne savais même pas qui il était. Remarque, comme dit Thomas Mann dans La Montagne magique : « Seul ce qui est exhaustif est intéressant. »

  3. Dans l’œil du cyclone | Le journal de Joli Rêve Says:

    […] Arabs La nouvelle Carthage Les Normands Un communisme qui fonctionne Le phare de la Méditerranée Au bon temps de la canonnière Like a broken wave Panique Texel Tatave Les chevaliers à Rhodes […]

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