Les morts

Visite éclair de Palerme, la mal famée, en une matinée. Le taxi a fait office de guide et de gardien de chien pendant le tour  La capitale de la Sicile possède au moins deux trésors, les Catacombes du monastère des Capucins, un dépôt de cadavres momifiés hallucinant, et la Cappella Palatina, laissée par les Normands au XIIe siècle et restée dans un état parfait.

Quand on voit tous ces morts, debouts ou allongés dans leur dernier costume, la tête délicatement posée sur un oreiller pour ceux qui sont en position horizontale, les enfants encore dans leur berceau, des idées folles vous traversent la tête. Surtout après avoir fait des heures de mer, avoir été secoué, avoir mal dormi, avoir fait les corvées habituelles du bateau, dans la chaleur de juillet en Italie du sud, bref quand on est bien crevé, on se dit eux au moins ils se reposent, et pour l’éternité, on en vient un éclair de seconde à envier leur sort… A l’encontre de Baudelaire : Les morts, les pauvres morts, ont de grandes douleurs.

La servante au grand coeur dont vous étiez jalouse,
Et qui dort son sommeil sous une humble pelouse,
Nous devrions pourtant lui porter quelques fleurs.
Les morts, les pauvres morts, ont de grandes douleurs,
Et quand octobre souffle, émondeur des vieux arbres,
Son vent mélancolique à l’entour de leurs marbres,
Certes, ils doivent trouver les vivants bien ingrats,
A dormir, comme ils font, chaudement dans leurs draps,
Tandis que, dévorés de noires songeries,
Sans compagnon de lit, sans bonnes causeries,
Vieux squelettes gelés travaillés par le ver,
Ils sentent s’égoutter les neiges de l’hiver
Et le siècle couler, sans qu’amis ni famille
Remplacent les lambeaux qui pendent à leur grille.

On se croirait dans un film ou une série, sur les zombies, s’attendant à ce qu’ils se mettent à vous attaquer en masse  Et on se demande aussi ce qu’ils font là, pourquoi ne sont-ils pas enterrés, selon la coutume en terre chrétienne ? Les frères ont commencé à être embaumés à la fin du XVIe siècle , puis peu à peu les gens riches de Sicile ont voulu être momifiés de cette façon, dans les habits de leur choix, avec la possibilité de visites. La plupart des 8000 corps exposés ici viennent du XIXe siècle. La pratique a cessé en 1920.

Maupassant a écrit sur la Sicile, sillonnée au cours d’un de ses voyages en 1885, il décrit le cimetière des Capucins et la Chapelle palatine, à une époque où le tourisme de masse n’existait pas et où les Siciliens répugnaient à faire visiter ce lieu, ce qui, inutile de le dire, a bien changé 

La terre sur laquelle est bâti le couvent des Capucins possède la singulière propriété d’activer si fort la décomposition de la chair morte, qu’en un an, il ne reste plus rien sur les os, qu’un peu de peau noire, séchée, collée et qui garde, parfois, les poils de la barbe et des joues.

On enferme donc les cercueils en de petits caveaux latéraux qui contiennent chacun huit ou dix trépassés, et l’année finie, on ouvre la bière, d’où l’on en retire la momie, momie effroyable, barbue, convulsée, qui semble hurler, qui semble travaillée par d’horribles douleurs. Puis on la suspend dans une des galeries principales, où la famille vient la visiter de temps en temps. Les gens qui voulaient être conservés par cette méthode de séchage le demandaient avant leur mort, et ils resteront éternellement alignés sous ces voûtes sombres, à la façon des objets qu’on garde dans les musées, moyennant une rétribution annuelle versée par les parents. Si les parents cessent de payer, on enfouit tout simplement le défunt, à la manière ordinaire.

J’ai voulu visiter aussitôt cette sinistre collection de trépassés.

A la porte d’un petit couvent d’aspect modeste, un vieux capucin, en robe brune, me reçoit et il me précède sans dire un mot, sachant bien ce que veulent voir les étrangers qui viennent en ce lieu.

Nous traversons une pauvre chapelle et nous descendons lentement un large escalier de pierre. Et tout à coup, j’aperçois devant nous une immense galerie, large et haute, dont les murs portent tout un peuple de squelettes habillés d’une façon bizarre et grotesque. Les uns sont pendus en l’air côte à côte, les autres couchés sur cinq tablettes de pierre, superposées depuis le sol jusqu’au plafond.

Une ligne de morts est debout par terre, une ligne compacte, dont les têtes affreuses semblent parler. Les unes sont rongées par des végétations hideuses qui déforment davantage encore les mâchoires et les os, les autres ont gardé leurs cheveux, d’autres un bout de moustache, d’autres une mèche de barbe.

Celles-ci regardent en l’air de leurs yeux vides, celles-là en bas ; en voici qui semblent rire atrocement, en voilà qui sont tordues par la douleur, toutes paraissent affolées par une épouvante surhumaine.

Et ils sont vêtus, ces morts, ces pauvres morts hideux et ridicules, vêtus par leur famille qui les a tirés du cercueil pour leur faire prendre place dans cette effroyable assemblée. Ils ont, presque tous, des espèces de robes noires dont le capuchon parfois est ramené sur la tête. Mais il en est qu’on a voulu habiller plus somptueusement et le misérable squelette, coiffé d’un bonnet grec à broderies et enveloppé d’une robe de chambre de rentier riche, étendu sur le dos, semble dormir d’un sommeil terrifiant et comique.

Une pancarte d’aveugle, pendue à leur cou, porte leur nom et la date de leur mort. Ces dates font passer des frissons dans les os. On lit : 1880-1881-1882.

Voici donc un homme, ce qui était un homme, il y a huit ans ? Cela vivait, riait, parlait, mangeait, buvait, était plein de joie et d’espoir. Et le voilà ! Devant cette double ligne d’êtres innombrables, des cercueils et des caisses sont entassées, des cercueils de luxe en bois noir, avec des ornements de cuivre et de petits carreaux pour voir dedans. On croirait que ce sont des malles, des valises de sauvages achetées en quelque bazar par ceux qui partent pour le grand voyage, comme on aurait dit autrefois.

Dans La Vie errante, 1890

Il y a enfin le film de Francesco Rosi, dont Fabrice me rappelle le lien avec les catacombes de Palerme :

Et puis il y a Cadavres exquis, de Francesco Rosi, avec Lino Ventura. La scène inaugurale se déroule dans les catacombes. Charles Vanel, le procureur Varga, s’y promène régulièrement « pour écouter les morts, car ils savent toutes les histoires. »

Distribution extraordinaire : Charles Vanel, Max Von Sidow, Alain Cuny, Fernando Rey, en magistrats et ministres, en plus des piliers du cinéma franco-italien de l’époque : Marcel Bozuffi, Renato Salvatori, Lino Ventura. Extrait.

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7 Réponses to “Les morts”

  1. Laure Says:

    Brrrrr, ça donne froid dans le dos cet endroit !

  2. JB Says:

    Oui, et comme dit Maupassant encore :

    On me montre un homme mort en 1882. Quelques mois auparavant gai et bien portant, il était venu choisir sa place, accompagné d’un ami : «Je serai là», disait-il, et il riait.

    L’ami revient seul maintenant et regarde pendant des heures entières le squelette immobile, debout à l’endroit indiqué.

    En certains jours de fête, les catacombes des Capucins sont ouvertes à la foule. Un ivrogne s’endormit une fois en ce lieu et se réveilla au milieu de la nuit, il appela, hurla, éperdu d’épouvante, courut de tous les côtés, cherchant à fuir. Mais personne ne l’entendit. On le trouva au matin, tellement cramponné aux barreaux de la grille d’entrée, qu’il fallut de longs efforts pour l’en détacher.

    Il était fou.

  3. JB Says:

    Merci à Michèle qui nous a signalé cet endroit, qu’on n’aurait pas eu l’idée de visiter sinon.

  4. e Says:

    Ca a l’air intéressant mais un peu…glacial comme ambiance, non ?

  5. Ludovic Says:

    c’est bizarre mais ça ressemble à de la poésie « d’outre tombe », j’aime l’article et aussi la phrase  » pour écouter les morts, car ils savent toutes les histoires »

  6. We bones here, for yours await | Le journal de Joli Rêve Says:

    […] en 1808, Jacinto Carlos da Silveira. Ce rassemblement macabre fait immédiatement penser aux catacombes de Palerme, remplies de […]

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