Le dernier Abencérage

Chateaubriand commence sa nouvelle ainsi, reprenant l’histoire bien connue :

Lorsque Boabdil, dernier roi de Grenade, fut obligé d’abandonner le royaume de ses pères, il s’arrêta au sommet du mont Padul. De ce lieu élevé on découvrait la mer où l’infortuné monarque allait s’embarquer pour l’Afrique ; on apercevait aussi Grenade, la Véga et le Xénil, au bord duquel s’élevaient les tentes de Ferdinand et d’Isabelle. A la vue de ce beau pays et des cyprès qui marquaient encore çà et là les tombeaux des musulmans, Boabdil se prit à verser des larmes. La sultane Aïxa, sa mère, qui l’accompagnait dans son exil avec les grands qui composaient jadis sa cour, lui dit : Pleure maintenant comme une femme un royaume que tu n’as pas su défendre comme un homme ! Ils descendirent de la montagne, et Grenade disparut à leurs yeux pour toujours.

Les Abencérages (Ben Serradj) sont une des familles qui se disputaient le pouvoir à Grenade, à la fin turbulente de la civilisation d’Al-Andalus. Le héros du conte, exilé en Afrique, rêve de revenir au pays mythique, au paradis andalou. Il s’embarque à Tunis…

Il s’embarqua à l’échelle de Tunis ; un vent favorable le conduit à Carthagène, il descend du navire et prend aussitôt la route de Grenade : il s’annonçait comme un médecin arabe qui venait herboriser parmi les rochers de la Sierra- Nevada. Une mule paisible le portait lentement dans le pays où les Abencerages volaient jadis sur de belliqueux coursiers ; un guide marchait en avant, conduisant deux autres mules ornées de sonnettes et de touffes de laine de diverses couleurs.

L’échelle de Tunis est, comme dans l’expression Les échelles du Levant, le port de Tunis. Terme suranné et évocateur, il vient du turc iskele qui désigne les jetées d’où on embarquait passagers et marchandises. Amin Maalouf en a fait un roman. Chateaubriand continue son histoire, en faisant une description idyllique de Grenade :

Cette plaine, que domine Grenade, est couverte de vignes, de grenadiers, de figuiers, de mûriers, d’orangers ; elle est entourée par des montagnes d’une forme et d’une couleur admirables. Un ciel enchanté, un air pur et délicieux, portent dans l’âme une langueur secrète dont le voyageur qui ne fait que passer a même de la peine à se défendre. On sent que dans ce pays les tendres passions auraient promptement étouffé les passions héroïques, si l’amour, pour être véritable, n’avait pas toujours besoin d’être accompagné de la gloire.

L’auteur des Mémoires d’outre-tombe ne recule ici devant aucun effet. Son héros, maure, de retour sur la terre de ses ancêtres, tombe amoureux d’une chrétienne, qui n’est autre que la descendante du Cid et de sa Chimène ! Quant à son frère, qui s’appelle bien sûr Rodrigue, il a fait partie de l’expédition de Cortés au Mexique… Il participe plus tard à la bataille de Pavie, où François Ier est fait prisonnier par Charles Quint (Tout est perdu, fors l’honneur).

Dona Blanca descendait d’une famille qui tirait son origine du Cid de Bivar et de Chimène, fille du comte Gomez de Gormas. La postérité du vainqueur de Valence la Belle tomba, par l’ingratitude de la cour de Castille, dans une extrême pauvreté, on crut même pendant plusieurs siècles qu’elle s’était éteinte, tant elle devint obscure. Mais, vers le temps de la conquête de Grenade, un dernier rejeton de la race des Bivar, l’aïeul de Blanca, se fit reconnaître moins encore à ses titres qu’à l’éclat de sa valeur. Après l’expulsion des infidèles, Ferdinand donna au descendant du Cid les biens de plusieurs familles maures et le créa duc de Santa-Fé. Le nouveau duc fixa sa demeure à Grenade, et mourut jeune encore, laissant un fils unique déjà marié, don Rodrigue, père de Blanca.

Rodrigue comptait à peine quatorze ans lorsqu’il suivit Cortez au Mexique : il avait supporté tous les dangers, il avait été témoin de toutes les horreurs de cette étonnante aventure. Il avait assisté à la chute du dernier roi d’un monde jusque alors inconnu. Trois ans après cette catastrophe, don Carlos s’était trouvé en Europe à la bataille de Pavie, comme pour voir l’honneur et la vaillance couronnés succomber sous les coups de la fortune.

Les deux amoureux sont prêts à s’engager, à condition que l’autre se convertisse à sa religion :

Aimer un infidèle, un Maure, un inconnu, lui paraissait une chose si étrange, qu’elle ne prit aucune précaution contre le mal qui commençait à se glisser dans ses veines ; mais aussitôt qu’elle en reconnut les atteintes, elle accepta ce mal en véritable Espagnole. Les périls et les chagrins qu’elle prévit ne la firent point reculer au bord de l’abîme, ni délibérer longtemps avec son cœur. Elle se dit : « Qu’Aben-Hamet soit chrétien, qu’il m’aime, et je le suis au bout de la terre. »

L’Abencerage ressentait de son côté toute la puissance d’une passion irrésistible : il ne vivait plus que pour Blanca. Il ne s’occupait plus des projets qui l’avaient amené à Grenade ; il lui était facile d’obtenir des éclaircissements qu’il était venu chercher, mais tout autre intérêt que celui de son amour s’était évanoui à ses yeux. Il redoutait même des lumières qui auraient pu apporter des changements dans sa vie. Il ne demandait rien, il ne voulait rien connaître, il se disait : « Que Blanca soit musulmane, qu’elle m’aime, et je la sers jusqu’à mon dernier soupir.« 

Après moult péripéties, le conte finit dans une exaltation romantique et chevaleresque, où les amants se séparent pour toujours, ne pouvant renoncer ni à leur foi, ni à leurs aïeux, ni à leur patrie.

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