Robinson à Salé

Robinson Crusoé a été prisonnier à Salé, esclave pendant deux ans avant de s’échapper. Voici son récit, ou plutôt celui qu’en fait Daniel Defoe dans son livre immortel. On y apprend entre autres que si les Arabes mettaient les chrétiens prisonniers en esclavage, la réciproque était vraie (voir les trois derniers paragraphes), les Arabes pris par les navires chrétiens, ici portugais, étaient également l’objet de servitude, Xuri, le garçon qui accompagne Robinson, est emmené comme esclave au Brésil à la fin de cet épisode.

Entre les Canaries et la côte d’Afrique, nous fûmes surpris, à la pointe du jour, par un corsaire turc de Salé, qui nous donna la chasse avec toutes ses voiles. De notre côté, nous mîmes au vent toutes celles que nous avions, et que nos mâts pouvaient porter ; mais voyant qu’il gagnait sur nous, et qu’au bout de quelques heures, il ne manquerait pas de nous avoir atteints, nous nous préparâmes au combat.

Nous avions douze canons ; le corsaire en avait dix-huit. Sur les trois heures de l’après-midi, il commença l’attaque et fit une méprise ; car, au lieu de nous prendre en arrière, comme c’était son dessein, il fit une décharge sur un de nos flancs : ce que voyant, nous y pointâmes huit de nos canons pour soutenir son attaque, et nous lâchâmes une bordée qui le fit reculer : ce ne fut toutefois qu’après nous l’avoir rendue et en faisant jouer sa mousqueterie, qui était de près de deux cents hommes.

Cependant nos gens tenaient ferme ; aucun d’eux n’était touché. Il se prépara à renouveler le combat, et nous à le soutenir ; mais étant venu de l’autre côté à l’abordage, soixante des siens se jetèrent  sur notre pont et commencèrent à jouer de la hache, coupant et taillant mâts et cordages. De notre côté, nous les recevions à coups de mousquets, de demi-piques, de grenades, et  autres  choses  semblables ;  nous les chassâmes deux fois de dessus notre pont.

A la fin, notre vaisseau étant désemparé, trois de nos gens tués et huit autres blessés, nous fûmes contraints de nous rendre, et emmenés prisonniers à Salé, qui est un port appartenant aux Maures. Les traitements qu’on me fit subir ne furent point aussi terribles que je l’avais cru d’abord, et je ne fus point emmené, avec le reste de nos gens, dans l’intérieur du pays, au lieu où l’empereur fait sa demeure ; le capitaine du corsaire me garda pour sa part.

Un changement de condition si étrange m’abîma de douleur. Je me ressouvins du discours vraiment prophétique de mon père, qui m’avait prédit que je serais misérable, et que je n’aurais personne pour me secourir dans ma misère. Je me crus perdu sans aucune ressource ; mais hélas! ce n’était encore qu’un échantillon des maux que je devais souffrir. Au bout d’environ deux ans, il se pré­senta une occasion assez singulière qui réveilla en moi la pensée de travailler au recouvrement de ma liberté.

Mon patron sortait souvent avec ce bateau pour aller à la pêche ; et comme j’avais l’adresse de lui attraper beaucoup de pois­sons, il n’allait jamais sans moi. Or il arriva qu’il fit partie avec deux ou trois Maures de distinction d’aller un jour pêcher et de se récréer. A cet effet, il avait fait des provisions extraordinaires, qu’il embarqua la veille dans le bateau, et il m’ordonna de tenir prêts trois fusils avec du plomb et de la poudre, parce qu’il avait dessein de prendre le plaisir de la chasse en même temps que celui de la pêche.

Je préparai toutes ces choses conformé­ment à ses ordres. Le lendemain au matin, je l’attendais dans le bateau, que j’avais bien lavé et où j’avais arboré les flammes et les pendants ; en un mot, je n’avais rien oublié de ce qui pouvait l’aider à bien rece­voir ses hôtes, lorsque je vis venir mon patron tout seul, qui me dit que ses con­vives avaient remis la partie à une autre fois, à cause de quelques affaires qui leur étaient survenues. Il m’ordonna d’aller avec le bateau, accompagné comme de coutume du  Maure  et du jeune garçon, pour lui prendre du poisson, parce que ses amis devaient souper chez lui.

Cet ordre fit renaître mon premier dessein de m’affranchir de mon esclavage, car je considérais que j’étais sur le point d’avoir un petit vaisseau sous mon commandement ; dès que mon maître se fut retiré, je commençai à me préparer, non pas à une pêche, mais à un voyage, quoique je ne susse quelle route je prendrais. Celle qui devait m’éloigner de ce triste séjour, quelle qu’elle fût, me paraissait toujours assez favorable.

Ma première démarche fut de m’adresser au Maure, sous le spécieux prétexte de pour­voir à notre subsistance, quand nous serions à bord : je lui dis donc qu’il ne fallait pas nous attendre à manger du pain de notre patron ; il répondit que j’avais raison ; et il alla chercher un panier de  biscuit  avec trois jarres d’eau fraîche. Je savais l’endroit où était placée la cave ; j’en tirai les bou­teilles, et je les portai au bateau, dans le temps que le Maure était à terre : circons­tance qui devait lui donner à juger qu’elles avaient été là auparavant pour l’usage de notre maître. J’y transportai encore une grande masse de cire, pesant plus de cinquante livres, avec un paquet de ficelle, une hache et un marteau ; toutes ces choses qui nous furent d’une grande utilité, surtout la cire pour faire des chandelles.

Je tendis à mon homme un autre piège, dans lequel il donna bonnement. Son nom était Ismaël, ou Moëli, comme on dit en ce pays-là. « Moëli, lui dis-je nous avons ici les fusils de notre patron ; ne pourriez-vous pas nous procurer de la poudre et du menu plomb ? car nous pourrions très bien tuer des alcamies (c’est une espèce d’oiseaux aquatiques) pour nous autres ; et je sais qu’il a laissé à bord du vaisseau les provisions de la Sainte-Barbe.

— Oui-dà, répliqua-t-il, j’en vais cher­cher ; » et il apporta bientôt deux poches de cuir où il y avait environ une livre et demie de poudre, l’autre pleine de plomb avec quelques balles : celle-ci pesait bien cinq ou six livres, et nous mîmes tout cela dans le bateau. De mon côté, j’avais trouvé de la poudre dans la chambre du capitaine, et j’en remplis une des grandes bouteilles que j’avais trouvées dans la cave.

Ainsi pourvus des choses nécessaires, nous mîmes à la voile et sortîmes du port pour aller à la pêche. Le château qui est à l’entrée du port savait qui nous étions, et ne prit pas connaissance de notre  sortie. A peine étions-nous à un mille, que nous amenâmes notre voile, et nous nous assîmes pour pêcher. Le vent soufflait du nord-nord-est, et par conséquent était contraire à mes désirs ; s’il eût été sud, j’aurais été assuré de gagner les côtes d’Espagne et de me rendre du moins dans la baie de Cadix ; mais de quelque côté que vînt le vent, ma résolution était de quitter cette horrible demeure et d’abandonner le reste au destin.

Nous pêchâmes longtemps sans rien pren­dre, car lorsque je sentais un poisson à mon hameçon, je n’avais garde de le tirer hors de l’eau, de peur que le Maure ne le vît. « La place n’est pas bonne, dis-je ; notre maître n’entend pas raillerie ; il faut aller plus loin. »  Lui, qui n’y entendait point malice, opina de même, et étant allé à la proue, il aplesta les voiles. Moi qui étais au gouvernail, je conduisis le bateau  près d’une lieue plus loin ; après quoi je fis amener la voile, faisant mine de vouloir pêcher ; mais tout à coup laissant le timon au petit garçon, je m’avançai vers la proue où le Maure était, je feignis de me baisser pour ramasser quelque chose derrière lui, je le saisis par surprise, et, lui passant le bras entre les deux cuisses, je le lançai hors du bord, dans la mer. Il revint d’abord au-des­sus de l’eau, car il nageait comme un canard ; il m’appela, il me supplia de le laisser remonter, promettant de me suivre d’un bout du monde à l’autre, si je voulais.

Il nageait avec tant de vigueur, qu’il allait bientôt m’atteindre, parce qu’il faisait peu de vent ; je courus à la cahute, j’en tirai un des fusils, et je couchai le Maure enjoué, en lui parlant de la sorte :

« Écoutez, je ne vous ai point fait de mal ; je ne vous en ferai point, si vous res­tez en repos. Vous savez assez bien nager pour gagner le rivage ; la mer est calme, hâtez-vous d’en profiter et nous nous quit­terons bons amis ; mais si vous approchez de mon bord, je tire sur vous, car je suis résolu d’avoir ma liberté. A ces mots, il ne répli­qua rien, se retourna et se mit à nager vers la côte. C’était un excellent nageur ; ainsi je ne doute point qu’il n’y ait aisément abordé.

Je me serais déterminé à noyer le petit garçon, et j’aurais été bien aise de garder le Maure avec moi ; mais il n’était pas sûr de se fier à celui-ci. Après que je m’en fus défait de la manière que je viens de dire, je me tournai vers le petit garçon qui s’appe­lait Xuri : « Xuri, lui dis-je, si vous voulez m’être fidèle, je ferai votre fortune ; mais si vous ne me le promettez en mettant la main sur votre face, et si vous ne me le jurez par Mahomet et par la barbe de son père, il faut que je vous jette dans la mer. »

Ce petit garçon me sourit et me parla si innocemment, qu’il m’ôta toute défiance ; il fit ensuite le serment de m’être fidèle et d’aller partout où je voudrais. Cependant je redoutais si fort les Maures, et j’avais si grand’peur de tomber entre leurs mains que je ne voulus ni m’arrêter, ni prendre terre, ni mouiller l’ancre ; je continuai ma course pendant cinq jours entiers, après lesquels le vent changea et devint sud. Alors je conclus que si j’avais à mes trousses un bâtiment de Salé, il cesserait de me donner la chasse : je me hasardai donc à approcher de la côte ; je jetai l’ancre à l’embouchure d’une petite rivière dont j’ignorais le nom, la situation, la latitude, le pays par où elle passait, les peuples qui en habitaient les bords; je ne vis ni ne me souciai de voir aucun habitant ; ce dont j’a­vais le plus besoin était de l’eau fraîche.

Ce fut sur le soir que nous entrâmes dans cette baie. Je résolus, dès qu’il ferait nuit, d’aller à la nage reconnaître le pays ; mais la nuit étant venue, nous entendîmes un bruit si épouvantable, causé par des hurlements et des rugissements de bêtes sauvages, que le pauvre petit garçon faillit en mourir de peur, et me supplia de ne point débarquer avant le jour.

Je me rendis à sa prière, et je lui dis: « Non, Xuri, je ne veux point débarquer, mais, ajoutai-je, le jour pourra nous faire voir des hommes qui sont aussi à crain­dre  pour nous que ces animaux.  Alors, reprit-il en riant, nous tirer à eux, un bon coup  de fusil, pour faire eux prendre la fuite ; » car Xuri n’avait pas appris à parler un langage  plus pur, en conversant avec nos esclaves. Cependant j’étais bien aise de voir qu’il eût si bon courage, et, pour le fortifier encore davantage, je lui donnai un petit verre de liqueur, que je tirai de la cave de notre patron.

Après tout, l’avis de Xuri était bon : nous jetâmes notre petite ancre, et nous demeurâmes cois toute la nuit ; il nous fut impossible de dormir, parce que nous aper­çûmes des animaux d’une grosseur extrême et de plusieurs sortes, auxquels nous ne savions quel nom donner, qui descendaient vers le rivage, et couraient dans l’eau où ils se lavaient et se vautraient pour se ra­fraîchir, en poussant des cris si terribles, que de mes jours je n’ai jamais rien oui d’approchant.

Quoi qu’il en fût, nous étions obligés de prendre terre quelque part pour faire aiguade, car il ne nous restait pas une pinte d’eau. Mais la difficulté était de savoir quel temps et quel lieu choisir. Xuri me dit que, si je le laissais aller à terre avec une jarre, il se faisait fort de découvrir de l’eau et d’en ap­porter, s’il y en avait. Je lui demandai pour­quoi il voulait y aller ; s’il ne valait pas mieux que j’y allasse moi-même, et qu’il restât à bord ? Il me répondit avec tant d’affection, que je l’en aimai depuis.

« C’est, dit-il en son langage corrompu, c’est que si les sauvages hommes ils vien­nent, eux mangent moi, et puissiez sauver vous. — Eh bien, répondis-je, eh bien, mon cher Xuri, nous irons tous deux : si les sau­vages viennent, nous les tuerons et nous ne leur servirons de proie ni l’un ni l’autre. » Je lui donnai à manger un morceau de bis­cuit, et lui fis boire un petit verre de liqueur ; nous halâmes le bateau aussi près du rivage que nous le jugeâmes convenable, et nous descendîmes à terre, ne portant avec nous que nos armes et deux jarres pour puiser de l’eau.

Le petit garçon, ayant découvert un lieu enfoncé à près d’un mille dans les terres, voulut y aller : quelque temps après, je le vis revenir courant de toutes ses forces.

La pensée me vint qu’il était poursuivi par quelque sauvage, ou épouvanté par une bête féroce ; je volai à son secours ; mais quand je fus assez près, je vis quelque chose qui lui pendait à l’épaule : c’était une bête qu’il avait tirée ; elle ressemblait à un liè­vre, avec cette différence qu’elle était d’une autre couleur et qu’elle avait les jambes plus longues. Du reste, la viande en était fort bonne, et cet exploit nous causa beaucoup de joie ; mais ce qui transportait surtout le pauvre Xuri c’était d’avoir trouvé de l’eau sans avoir vu des sauvages.

Comme j’avais déjà fait un voyage à cette côte, je savais fort bien que les îles Cana­ries et celles du cap Vert n’en étaient pas fort éloignées ; mais n’ayant aucun des ins­truments propres à prendre la latitude, tant de notre situation que de celle des îles, et que d’ailleurs ma mémoire ne me fournis­sait aucune lumière, je ne savais où aller chercher celles-ci, non plus que l’endroit où il me faudrait larguer pour y diriger ma course. Ma seule espérance était, en suivant la côte, jusqu’à ce que j’arrivasse à cette partie où les Anglais font leur commerce, de rencontrer quelqu’un de leurs vaisseaux qui voudrait bien nous recevoir et nous tirer de peine.

Autant que j’en puis juger par le calcul que j’ai fait, il fallait que le lieu où nous étions alors fût cette région qui, étant située entre les terres de l’empereur de Maroc, d’un côté, et de la Nigritie, de l’autre, est habitée uniquement par des bêtes féroces. Il  me sembla plus d’une fois que je voyais, de jour, le mont Pico de l’île Tenériffe, l’une des Canaries : j’avais grande envie de mettre au large, pour essayer de l’atteindre : c’est ce que je voulus faire par deux fois ; mais  les vents contraires me forçaient à rebrousser chemin.

Nous fûmes souvent contraints de prendre pour faire aiguade : une fois, entre autres, nous vînmes mouiller sous une petite pointe  de terre qui était assez élevée ; et comme la marée montait, nous attendions tranquillement qu’elle nous portât plus avant. Xuri, qui avait les yeux plus alertes que les miens, m’appela tout  bas, et me dit que nous ferions mieux de nous éloigner du rivage : « Car, continua-t-il, ne voyez-vous pas le monstre effroyable qui est étendu, et qui dort sur le  flanc de ce monticule? » Je jetai les yeux du côté qu’il montrait du doigt, et je vis un monstre épouvantable : c’était un lion d’une gros­seur énorme, couché sur le penchant d’une éminence, et dans un petit enfoncement.

« Xuri, dis-je alors, allez à terre, et vous le tuerez. » Xuri parut tout effrayé de ce que je lui proposais, et fit cette réponse : « Moi tuer lui ? lui croquer moi d’un mor­ceau. » Je n’en parlai pas davantage, mais je lui recommandai de ne point faire de bruit.

Nous avions trois fusils ; je pris le plus grand, qui avait presque un calibre de mousquet : j’y mis une bonne charge de poudre et trois grosses balles, et je le posai à côté de moi ; j’en pris un autre, que je chargeai à deux balles ; et enfin le troisième, dans lequel je fis couler cinq chevrotines. Reprenant ensuite celui qui avait été chargé le premier, je visai à la tête de l’animal ; mais comme il était couché de manière qu’une de ses pattes lui passait par-dessus le museau, les balles l’atteignirent autour du genou et lui cassèrent l’os de la jambe. Il se leva d’abord en grondant ; mais sen­tant sa jambe cassée, il retomba, puis se releva sur ses trois jambes, en se mettant à rugir d’une force épouvantable. Un peu surpris de ne point l’avoir blessé à la tête, je me saisis du second fusil, et, quoiqu’il commençât à détaler, je lui déchargeai un coup qui cette fois, l’atteignit à la tête ; j’eus le plaisir de le voir tomber en se débattant comme étant aux abois.

Alors Xuri prend courage ; il me prie de le laisser aller à terre ; il se jette dans l’eau sans balancer ; tenant un petit fusil d’une main, il nage de l’autre jusqu’au rivage, s’avance tout près de l’animal, et, lui appliquant à l’oreille le bout du fusil, lâche un troisième coup qui l’achève.

Nous fîmes voile vers le sud, durant dix ou douze jours sans discontinuer, et ne prenant terre qu’autant de fois que nous en avions besoin pour aller chercher de l’eau. Mon dessein était de parvenir à la hau­teur de la rivière Cambia, autrement Sénéga, c’est-à-dire aux environs du cap Vert, où j’es­pérais trouver un bâtiment européen.

Nous reconnûmes enfin que la côte était habitée ; nous aperçûmes, en deux ou trois endroits,  des  gens  qui se tenaient   sur le rivage pour nous voir passer : nous pouvions même voir qu’ils étaient noirs. J’avais envie de   débarquer  et  d’aller à  eux ;  mais Xuri,  qui ne me  donnait jamais que de sages conseils,  m’en dissuada ; néanmoins je voguai près de terre, afin de pouvoir leur parler ; en même temps ils se mirent à courir le long du rivage ; je remarquai qu’ils n’avaient point d’armes, excepté un d’entre eux, qui portait à la main un petit bâton que Xuri disait être une lance, et qu’ils savaient jeter fort loin, avec beaucoup d’adresse. Je me tins à dis­tance, et leur parlai par signes le mieux que je pus.

Dans ce langage muet, je leur demandai quelque chose à manger ; ils me firent en­tendre d’arrêter mon bateau. Là-dessus, j’abaissai le haut de la voile, et nous ca­lâmes. Cependant il y en eut deux qui cou­rurent un peu loin dans les terres, et qui, dans moins d’une demi-heure, furent de retour. Ils apportaient deux morceaux de viande sèche, et du pain tel que ce pays-là pouvait en produire ; nous ne  savions quelle sorte de blé c’était, mais nous étions fort désireux de l’accepter.

Il s’agissait de savoir avec quelle précau­tion s’en emparer ; car je n’étais point d’hu­meur à joindre ces hommes, et, de leur côté, ils avaient peur de nous. Ils prirent un bon biais pour les uns et pour les au­tres : ils apportèrent ce qu’ils avaient à nous donner sur le rivage, puis se retirèrent et se tinrent au loin jusqu’à ce que, l’ayant été chercher, nous  l’eûmes transporté à bord; après quoi,  ils revinrent au rivage comme auparavant.

Comme nous n’avions rien à leur donner, notre reconnaissance se borna d’abord à leur faire plusieurs signes pour les remercier. Je me voyais avec une quantité  d’eau suffisante ; j’avais, outre cela, des  racines dont je ne connaissais pas trop la qualité, et du blé tel quel. Muni de ces provisions, je pris congé des nègres mes bons amis, je remis à la voile et je continuai ma course au sud pendant onze jours ou environ, du­rant lesquels je ne me mis point en peine d’approcher de terre. Au bout de ce temps, je vis que le continent   s’allongeait bien avant dans la mer: c’était justement vis-à-vis de moi, à quatre ou cinq lieues de dis­tance : il faisait un grand calme, et j’eus un long détour à larguer pour pouvoir gagner la pointe : j’en  vins  à bout ; lorsque je  la doublai, j’étais à deux lieues du continent, voyant  distinctement d’autres  terres à l’opposite.

Alors je conclus, ce qui était vrai, que j’avais d’un côté le cap Vert, et de l’autre les îles qui en portent le nom ; mais je ne savais où me diriger, des îles ou du Cap.

Dans cette perplexité, je devins rêveur. J’entrai dans la cabine, laissant à Xuri le soin du gouvernail, et je m’assis. Tout à couple petit garçon s’écria : « Maître, maître, je vois un vaisseau à la voile ! » et il pa­raissait si effrayé, qu’il ne se possédait pas, s’imaginant que c’était un bâtiment envoyé par son maître à notre poursuite.

Je sortis de la cabane avec précipitation, et non seulement je vis le vaisseau, mais je reconnus qu’il était portugais. Je le pris d’abord pour un de ceux qui font le trafic des nègres sur les côtes de Guinée, mais quand j’eus remarqué la route qu’il tenait, je fus bientôt convaincu qu’il allait ailleurs, et qu’il n’avait pas dessein de s’approcher davantage de terre. C’est pour­quoi je fis force de voiles et de rames pour avancer en haute mer, dans le dessein de parler au patron, si c’était possible.

Après avoir fait tout ce qui dépendait de moi, je reconnus qu’ils me laisseraient derrière, avant que je pusse leur faire au­cun signal. Mais dans le moment où, ayant épuisé toutes les ressources de mon art pour hâter ma course, je commençais à perdre espérance, il parut qu’ils m’avaient aperçu avec leurs lunettes d’approche, et que, nous prenant pour le bateau de quelque vaisseau européen qui avait péri, ils mettaient moins de voiles afin de nous donner le temps de les aller joindre. Cela me rendit le courage ; j’avais à bord le pen­dant de mon patron, je le suspendis en écharpe à nos cordages, pour leur faire entendre par ce signal que nous étions en détresse, et je tirai un coup de fusil. Ils remarquèrent fort bien l’un et l’autre, car ils me dirent depuis qu’ils avaient aperçu la fumée, quoiqu’ils n’eussent point entendu le coup.

A ces signaux ils calèrent leurs voiles, ; et eurent l’humanité de s’arrêter pour moi, • de sorte qu’en près de trois heures de temps je me rendis auprès d’eux.

Ils  me  demandèrent qui  j’étais, en portugais, en espagnol et en français ; mais je n’entendais aucune de ces langues. A la fin, un matelot écossais qui était à bord m’adressa la parole. Je  lui répondis que  j’étais Anglais,   et   que je m’étais  sauvé d’esclavage. Alors ils me recurent fort gênéreusement dans leur vaisseau, avec tout ce qui m’appartenait.

On peut juger quelle joie je ressentis de  me voir ainsi délivré d’une condition aussi misérable et aussi désespérée que l’avait été la mienne. J’offris au capitaine tout ce que j’avais, pour lui témoigner ma reconnaissance ; mais il me déclara généreuse­ment qu’il ne voulait rien prendre de moi, qu’au contraire, tout ce que j’avais me serait fidèlement rendu au Brésil : « Car, dit-il, lorsque je vous ai sauvé la vie, je n’ai rien fait que ce que je serais bien aise qu’on me fit à moi-même ; et qui sait si je ne suis point destiné à être réduit un jour à une semblable condition ! »

Si cet homme parut charitable dans les offres qu’il me fît, il ne se montra pas moins exact à les remplir, il défendit à tous les matelots de toucher à rien de ce qui m’appartenait ; il prit le tout en dépôt, et m’en remit un inventaire pour que je pusse le recouvrer, sans en exclure mes trois jarres de terre.

Quant à mon bateau, qui était très bon, il me proposa de l’acheter et me demanda ce que j’en voulais avoir. Je lui répondis qu’il avait été si généreux en toute chose à mon égard, que je ne voulais point estimer le bateau, mais que je l’en faisais l’arbitre.

Sur quoi il me dit qu’il me ferait une obligation de quatre-vingts pièces de huit, payable au Brésil ; et qu’à notre arrivée, s’il se trouvait quelqu’un qui en offrit davantage, il me donnerait le surplus.

Outre cela, il m’offrit soixante autres pièces de huit pour mon garçon Xuri ; j’eus de la peine à accepter ; non que je ne fusse bien aise de laisser Xuri au capitaine, mais parce que je ne pouvais me résoudre à vendre la liberté de ce pauvre garçon, qui m’avait assisté si fidèlement dans le recouvrement de la mienne.

Le capitaine avoua qu’il trouvait mon scrupule raisonnable, et me proposa de lui signer une obligation de l’affranchir dans dix ans, s’il voulait se faire chrétien. Xuri ayant lui-même approuvé le traité, je le livrai au capitaine.

Nous eûmes une navigation heureuse jusqu’au Brésil, et au bout d’environ vingt-deux jours, nous arrivâmes à la baie de tous les Saints. Je me vis alors délivré une seconde fois de la plus misérable de toutes les conditions : ce qu’il me restait à faire, c’était de considérer comment je disposerais désormais de ma personne.

Trouvé dans l’exemplaire de ma grand-mère, Céline Laloue, qui doit dater du début du dernier siècle

  

Beaucoup d’ouvrages sur Robinson, et sur Defoe, Charlie Buffet, spécialiste de la montagne au Monde, en parle très bien. Voir aussi son article, « Si Robinson est un homme », Le Monde des livres (23 juin 2006), autour de deux autres publications :
Les folles aventures du vrai Robinson Crusoé, Diana Souhami, Autrement, 2006
La véritable histoire de Robinson Crusoé (et l’île des marins abandonnés), Ricardo Ustarroz, Arthaud

Robinson, le vrai, a-t-il lu le livre, sans doute que non nous explique Charlie Buffet, mais il aurait pu, bien qu’il n’ait vécu que 45 ans :

Il est improbable qu’Alexander Selkirk ait lu Robinson Crusoé, publié deux ans avant sa mort. Après diverses péripéties, dont un mariage, il a laissé son héritage à une veuve nommée Candide, et repris la mer. La mort l’a surpris à 45 ans au large de l’Afrique.

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2 Réponses to “Robinson à Salé”

  1. Anonyme Says:

    http://www.lepoint.fr/c-est-arrive-aujourd-hui/2-fevrier-1709-alexander-selkirk-le-vrai-robinson-crusoe-est-recueilli-apres-52-mois-de-solitude-02-02-2012-1426517_494.php#xtor=CS2-238

  2. Dans l’œil du cyclone | Le journal de Joli Rêve Says:

    […] un câble Naufrage à Nevis Oceano Nox Rio avant Rio Barges de la Tamise Un cyclone à la Dominique Robinson à Salé République pirate Bom […]

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