Carnage

Comme toutes les batailles navales de l’époque, la bataille des Saintes en avril 1782, pendant la guerre d’Indépendance américaine, a été un carnage. Elle voit s’affronter l’amiral de Grasse, le récent artisan de la victoire de Yorktown et de l’indépendance des Treize colonies (grâce à son succès dans la bataille de la Chesapeake, septembre 1781), à l’amiral George Brydges Rodney, qui offre une revanche à la Navy. De Grasse est fait prisonnier, il sera ramené à Londres, puis à son retour en France jugé par un conseil de guerre, et finalement disgracié. Ainsi, un des plus grands marins de l’histoire navale française sera rejeté par son pays, passant du triomphe à la défaite, de la gloire à la disgrâce, en quelques mois.

Les deux hommes sont ainsi décrits par Jean-Christian Petitfils dans sa biographie de Louis XVI, d’abord François Joseph Paul de Grasse, puis Sir Rodney (qui a laissé son nom à une baie et une marina à Ste Lucie) :

Un homme de haute taille, peu sympathique […], avec son visage de bouledogue, lourd, fermé, sévère, le nez fort, la bouche épaisse et méprisante, comme le représente une toile de Jean-Baptiste Mauzaisse au musée de Versailles. Cet ancien chevalier de Malte, qui avait bourlingué sur toutes les mers, était craint des officiers et des matelots.

George Brydges Rodney était au début de la guerre d’Amérique réfugié à Paris. Il n’était pas seulement un brillant homme de mer, vice-amiral à la sortie de la guerre de Sept Ans, mais aussi un politicien ambitieux. La « vieille ganache » -comme disaient ses officiers- podagre*, au teint brouillé par le whiskey, s’était fait élire à la Chambre des communes où il siégeait entre deux campagnes. Endetté par l’achat des voix, puis ruiné, il était venu se mettre à l’abri de ses créanciers en France où, l’anglomanie aidant, on l’avait accueilli avec bienveillance. Un jour qu’il trainait à une table de jeu parisienne, il avait déclaré à la cantonade que les affaires de Sa Gracieuse Majesté iraient certainement d’un meilleur train s’il pouvait servir aux Antilles au lieu de se morfondre en exil. Son hôte, le duc de Biron, qui allait lui-même combattre en Amérique, n’avait pu se retenir de faire le magnifique : « Chiche » lui avait-il répondu en réglant toutes ses dettes. Louis XVI, consulté avait répondu à Biron que c’était une bonne idée : « Elle est française et digne de vous ! ». À Londres, on n’avait pas oublié ses talents et on lui avait confié immédiatement un commandement aux Antilles où il avait sévèrement battu une puissante flotte espagnole en 1780.

Jean-Christian Petitfils, Louis XVI

On peut avoir une idée de l’horreur de ces batailles, dans le récit d’une femme, embarquée dans le convoi, et celui d’un officier anglais :

Nous fûmes entourés de morts et de blessés dangereusement qui part leur cri nous arrachaient l’âme (…) D’un côté nous voyons couper un bras, de l’autre amputer une cuisse, plus loin panser une tête défigurée par une blessure horrible (…). Les uns mouraient dans l’opération, les autres poussaient des cris déchirants, un jeune mousse surtout, auquel on désossa le reste du bras à l’épaule, opération qui dura plus d’un quart d’heure et pendant laquelle il hurla toujours (…) Après une heure du combat le plus sanglant, nous entendîmes : « ici du monde, prenez garde, doucement ». Nous n’osions porter nos yeux sur l’échelle, quand nous entendîmes : c’est Monsieur du Pavillon (…). Un boulet de mitraille lui avait emporté un œil, une partie du sourcil, et endommagé le crâne. Il était sans connaissance et baignait de sang (…). Dans l’espace de près de quatre heures que dura notre premier feu, nous eûmes quarante blessés et dix à douze hommes de tués. Ceux qui mouraient dans les pansements étaient sous nos yeux entassés au nombre de sept. On attendit la nuit pour les jeter à la mer afin de ne pas effrayer l’équipage. La bonté (solidité) et l’épaisseur du bois de notre vaisseau a sauvé la vie à bien des hommes ; pas un boulet ne pénétra dans la première batterie. Tous venaient frapper le bois sans entrer ; un seul passa par un sabord et tua six hommes à ce canon là. Le combat recommença pour nous. On employa le moment de répit à réparer notre voilure et nos manœuvres très endommagées ; nous avions beaucoup de boulets dans nos mâts, mais ils tenaient encore. Il est à croire que les Anglais de concert visaient tous à la mature et aux manœuvres (…) Nos vaisseaux de l’avant-garde tiraient toujours. La Ville de Paris fit feu de toute part pendant cinq heures de suite, entourée de l’ennemi et fut criblée. Nous recommençâmes le feu et ont se bâtit jusqu’à sept heures du soir. Nous eûmes environ soixante blessés dans cette affreuse journée et une quinzaine de tués.

Mme Millet

Entre le mât de Misaine et le grand mât, on ensanglantait ses bottes à chaque pas. Le carnage avait été prodigieux. Les porcs et les moutons parqués sur le pont mêlaient leur sang et leurs membres à ceux des hommes. Le plus haut pont était encore couvert de morts et de blessés. De Grasse s’y tenait debout, entouré de trois officiers. Il avait reçu une contusion dans les reins, mais il était sauf, fait remarquable, car il avait été exposé pendant plusieurs heures à un feu destructeur qui avait balayé ses officiers et nettoyé la dunette à plusieurs reprises. Grand, robuste, le visage fier, il était à cet instant un objet de respect pour qui on éprouvait sollicitude et sympathie. Il ne se remettait pas de sa stupeur de voir, en un temps aussi court, ses vaisseaux pris, sa flotte défaite et lui-même prisonnier.

Lord-Captain Granston, cité par J.-J. Antier, dans sa biographie de de Grasse

  

Le Fort Shirley, dans le parc des Cabrits, autre objet des luttes franco-britanniques au XVIIIe, à la Dominique, non loin du lieu de la bataille des Saintes.

* Podagre : atteint de la goutte.

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Une Réponse to “Carnage”

  1. Dans l’œil du cyclone | Le journal de Joli Rêve Says:

    […] Carnage […]

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