« Un colosse de Rhodes foudroyé »

 

À l’occasion de la série récente de la BBC, Great Expectations, la très belle préface de Jean Giono à l’édition en livre de poche du roman : De  grandes espérances, 1965.

Le grand Fauque avait lu un livre !

Aux alentours de 1907, Les Grandes Espérances firent des ravages exquis au Collège de Manosque. On avait mis en service tout un lot de livres nouveaux à la bibliothèque de prêts des élèves. Quelques jours plus tard, le bruit courait que le grand Fauque était malade.

Fauque dit « le grand » était une sorte de grenadier de Frédéric II. Une nonchalance d’esprit assez rare et une visible aptitude aux travaux de terrassement le confinaient à longueur d’année « chez les petits ». Un homme d’esprit, égaré dans le professorat d’anglais, prétendait que Fauque était un phosphore à l’état pur. « II lui suffit, disait-il, d’entrer dans une classe, pour que le dernier de cette dernière devienne automatiquement avant-dernier. »

La maladie de ce géant eut des manifestations éton­nantes. Alors qu’en bon état il gueulait à se décrocher la mâchoire dans la cour de récréation — pilier et moteur des réjouissances les plus brutales, allant après les barres et les courses à mort jusqu’à organiser des combats de gladiateurs — il se retira sous sa tente, c’est-à-dire derrière la pompe à eau, et il fit les cent pas solitaire devant les cabinets, en balançant une mélancolie d’éléphant.

Le répétiteur des petits, dans l’étude duquel Fauque figurait avec ses 1 m 92, se hasarda à reprendre le travail de son certificat de licence, et le professeur de mathé­matiques (un homme timide et bon) étonné de pouvoir enfin parler du triangle sans être interrompu par des mugissements d’auroch eut l’audace d’interroger le phénomène. Il reçut en réponse un regard langoureux et, pour tout dire, chargé de romanesque. Le résultat de cette expérience fut longuement discuté en Conseil des professeurs.

Pour nous, les choses avaient une autre allure. Sans aller jusqu’aux grands mots, nous avions compris qu’il s’agissait sans aucun doute d’un plaisir égoïste. Le grand Fauque nous donnait l’impression d’être en train de déguster une gourmandise, et en suisse, ce qui nous excitait.

Il essaya de garder son secret. Comme il n’était pas question de brusquer ses 87 kilos, on usa de ruse et nous arrivâmes à cette constatation déconcertante : le grand Fauque avait lu un livre ! Il fut même certifié par témoins qu’il l’avait lu pendant une colle du dimanche matin. On apprit qu’excédé par les reniflements de ce mastodonte prisonnier, le surveillant lui avait donné un livre de la bibliothèque de prêts ; que le grand Fauque, les yeux au ciel, s’était d’abord colleté dédaigneusement avec les premières pages de l’ouvrage, mais, qu’ayant baissé les yeux (peut-être pour suivre une mouche) il avait été hameçonné par un mot et qu’il avait fini ses trois heures de colle dans le silence et l’immobilité du colosse de Rhodes foudroyé.

Nous aurions dû être intéressés par le titre du livre. Nous le fûmes, mais pas tout de suite. Le livre en soi était déjà assez surprenant. Les Philos et les Maths préten­dirent que c’était La Femme et le Pantin en édition à dix-neuf sous, avec illustrations, et que notre Fauque avait été simplement hypnotisé par les images, notamment celles où l’Espagnole montrait ses mollets. Mais notre absence de barbe même en duvet nous rendait circonspects : de semblables visions d’art ne hantaient pas la bibliothèque de prêts, surtout de prêts aux 4e, et la question du titre se posa. Même avec une certaine urgence. Un beau matin, on apprit que Fauque le grand avait adressé une lettre extraordinaire à une élève du Cours Complémentaire de Jeunes Filles. Le Collège entier, du Principal à la dixième, fut frappé de stupeur. La lettre était là cependant, interceptée et apportée par express au Censeur « à toutes fins utiles ». Les fins ne sortaient pas d’un ahurissement collectif. Le professeur de français fit remarquer que la lettre était plutôt bien tournée, quoique au-dessus du cas, c’est-à-dire sans rapport apparent avec la situation psychologique de ce Collège, de ce Cours Complémentaire, de cette petite ville, de ce paysage (qui était un paysage de mai, frais comme l’œil) et sans rapport aucun avec ce grand dadais et cette Mademoiselle Hélène P. qui se défendait comme un beau diable (mais en pleurs). Il fut prouvé, à sa décharge, après une minutieuse enquête de la Directrice du Cours, que la jeune fille ne connaissait en effet ce garçon ni d’Ève ni d’Adam. Le professeur de français qui écrivait dans les journaux, négligeant l’idée de scandale (« le père de cette jeune fille est Ingénieur des Travaux Publics », se lamentait le Principal), ne voulait voir que la qualité littéraire du billet doux, « indéniable », « un certain don poétique » « qu’il ne faut pas exagérer », ajoutait-il, « et qui frappe surtout parce qu’il émane de ce Caliban attardé ». Rompant avec le vieux jeu des redingotes et des cols cassés, ce jeune professeur, qui faisait de la bicyclette, copia la lettre et nous en lut des passages en classe.

Il y était dit notamment : « Vous avez été présente dans chaque paysage que j’ai vu depuis lors : sur la rivière, sur les voiles des bateaux, sur les marais, dans les nuages, dans la lumière, dans l’obscurité, dans le vent, dans les bois, dans la mer, dans les rues. Vous avez été la person­nification de toutes les pensées gracieuses auxquelles mon esprit s’est abandonné. Les pierres qui composent les plus solides édifices de Manosque ne sont pas plus réelles ni plus immuables que votre présence et votre influence ne l’ont été ici comme ailleurs et ne le resteront pour moi, Hélène, jusqu’à la dernière heure de votre vie ; vous continuerez, en dépit de vous-même, à faire partie de moi, du peu de bien et du mal qui sont en moi. Mais à l’instant de cette séparation, je vous associe seulement avec le bien et continuerai finalement à le faire, car sans doute m’avez-vous fait beaucoup plus de bien que de mal, en dépit de la détresse cruelle que je puis éprouver à présent. Oh ! Dieu vous bénisse ! Dieu vous pardonne ! »

Nous en bavions !

— Voilà, dit le jeune bicycliste, comment il ne faut pas écrire. Toutefois… et il nous fit remarquer la rivière, les voiles, les bateaux, les marais, les nuages, la lumière, l’obscurité, le vent, les bois, la mer, les rues ; et il enchaîna sur les richesses que procure l’observation directe de la nature en général et de la société en particulier.

Nous en bavions, mais nous conservions notre esprit critique. Nous courûmes derrière la pompe à eau où le grand Fauque maintenant trônait.

— Qu’est-ce que ça veut dire « immuable » ?

— Ne me faites pas chier, répondit le roi.

Cette réponse ne pouvait satisfaire des esprits jaloux. Il y avait devant le Collège des aires à battre le blé, sur lesquelles nous allions vider les querelles d’honneur. Nous y poussâmes le grand Fauque : c’était d’ailleurs Samson tondu. Il avoua avoir lu un livre intitulé : Les Grandes Espérances.

Ce fut le début de l’épidémie. On commença par rigoler mais le lendemain sept d’entre nous demandaient Les Grandes Espérances à la bibliothèque de prêts, pour apprendre que nous avions été devancés par une dizaine de nos camarades qui l’avaient demandé la veille au soir. Le livre était en main. « Qu’est-ce que vous lui voulez tous à cette espérance-là ? » demanda le concierge qui servait de bibliothécaire. Cet homme simple nous proposa de l’Anatole France « en attendant ».

Il ne s’agissait pas d’attendre, mais de mettre les bouchées doubles. Nous connaissions le vin dont le grand Fauque s’était saoulé : c’était le vin de romance que nous fabriquions nous-mêmes avec nos jeunes cœurs, mais en trop petite quantité. Voilà qu’on en découvrait des barriques pleines. Attendre quoi ?

On trouvera sans doute que, dans sa simplicité, le concierge bibliothécaire (et au surplus savetier) ne manquait pas d’à-propos avec son Anatole France. Mais nous n’avions pas soif de sauvegarde, au contraire. Bientôt, il y eut un nouveau malade derrière la pompe à eau : c’était le fils du pharmacien de la grand-rue, un brillant élève de seconde. Il y perdit son inscription au tableau d’honneur. Ces deux ténébreux furent bientôt rejoints par un troisième : le fils du jardinier de la Clémente : par un quatrième : le fils de l’épicier de la place de l’Hôtel-de-Ville : un cinquième : le fils du boucher de la rue d’Aubette. Un silence d’Hôtel-Dieu pesa sur la cour de récréation. Ceux qui avaient lu dispa­raissaient derrière la pompe ; ceux qui attendaient de lire rongeaient leur frein et se rongeaient les ongles ; ceux qui étaient encore loin de leur tour de lecture s’écoutaient comme des malades. Toute la progéniture de la boutique et de l’atelier, abandonnant le Tiers État, se ruait vers la chevalerie. Que deux et deux fassent quatre nous était désormais parfaitement indifférent et on se foutait de Monsieur Euclide.

Le mal atteignit bientôt son paroxysme. De nouveaux foyers de contagion s’étaient créés. Manosque possédait une marchande de journaux qui, à l’occasion faisait venir des livres. On lui demanda de faire venir celui-là. Et il vint ; en dix exemplaires. (Je possède encore le mien.)

De l’Instruction Publique paralysée je ne dirai rien ; rien des professeurs (y compris le bicycliste) rageurs et rêveurs ; rien du sirop de rhum parfumé de cannelle qui englua le printemps, car j’étais moi-même en plein délire et incapable d’observation directe de la nature en général et de la société en particulier. Je dois me borner à rédiger une sommaire symptomatologie étudiée sur mon propre cas.

Les premières manifestations da mal apparurent chez moi dès la première page : à la lecture du mot marais. La haute Provence ne passe pas pour être un pays à marais. Je savais sur le bout du doigt ce qu’étaient l’ardent soleil, la poussière et le sol craquant de chaleur, mais je ne pouvais qu’imaginer un marais. Cette ima­gination lui donnait exotisme et poids considérable. Tout mon appétit de tendresse fut soudain nourri de ce marais ; de ce soir lugubre et froid (enfin ! pour de jeunes mélancolies écrasées de lumière éblouissante et de ciel bleu), de ces nuages, de ce paysage aquatique, et quand, de ce marais même, déjà si succulent, surgit le forçat, je sentis que cette longue attente d’on ne sait quoi, qui avait commencé le jour où j’avais pour la première fois établi le rapport entre la vie et moi-même, que cette longue attente venait d’être comblée. Mon pouls se mit à battre à 120.

Une assez longue période de bonheur douillet sem­blable à celui que l’on éprouve au lit avec une légère fièvre précéda la période hallucinatoire. Elle n’arriva pas brusquement, mais s’annonça par quelques petits transferts de personnalité préalables. C’est ainsi que tous les forgerons de Manosque devinrent des Joe Gargery. Notamment un sur le boulevard du Nord. Il était cependant de notoriété publique ivrogne et brutal, et d’ailleurs, il le portait sur la figure. Pour moi, il était tendre et doux et dominé par ma sœur ! Ma sœur ! Je veux dire Mrs. Joe Gargery.

Mais la vraie période hallucinatoire, celle qui emportait dans un monde où un tableau d’honneur, Euclide et 1907 n’avaient plus cours, commença avec… — non, pas Estella, Estella vint après, Estella fut autre chose — commença avec Miss Havisham. J’avais eu, bien entendu, cent milliards de désillusions depuis cette fameuse fois où j’avais établi le premier rapport entre la vie et moi-même. Ce banquet de noce écrasé de poussière, de toiles d’araignées et de cancrelats, c’était le banquet de la jeunesse. Nous comprîmes cent fois mieux Miss Havisham qu’Estella. Nous avions vécu de rêves. On s’efforçait de nous faire comprendre que ces rêves étaient minuscules. Mais les rêves n’ont pas de dimension, et les désillusions ont une valeur de choc indépendante de l’âge et de la pesanteur spécifique du désillusionné. La jeunesse est une aristocratie ; même quand elle emploie ses révoltes à contresens, elle chouanne. Elle n’est jamais le commun des mortels ; elle porte en elle-même sa statue équestre sur sa place des Victoires. Quoi de plus orgueilleux que ces pendules arrêtées, ce banquet momifié dans ces bandelettes ?

Miss Havisham était des nôtres, l’amande de notre coquille, le milligramme millénaire en germe dans les jeunes cœurs. Il n’était pas besoin de nous expliquer ses réactions, nous agissions tous les jours comme elle pour affirmer notre fierté. Elle nous justifiait. Mais, convenez que trouver notre justification dans la biblio­thèque de prêts aux 4e, c’était pas mal ! D’où une augmen­tation de température de ces phénomènes hallucinatoires dont il a été question. Toutes les vieilles demoiselles de Manosque qui trottinaient à vêpres ou au salut devinrent autant de Miss Havisham, autant de Saint-Just et de Robespierre des opinions reçues. Elles s’étonnèrent peut-être de nos étranges gentillesses, politesses, respects. Nous les saluions ; je les saluais.

Quant à Estella, je dois avouer que c’est la partie la plus banale de mon rapport. Le praticien disait : symp­tômes sans originalité, communs au plus grand nombre des maladies de cet âge, et qui ne signifient rien de particulier. Nous avions déjà adopté des centaines d’Estella, toutes plus belles les unes que les autres, toutes plus cruelles les unes que les autres. Par contre, Biddy !… Il nous fallait nécessairement une Biddy pour pouvoir nous comporter en beau ténébreux avec l’autre. Je m’étais déjà fabriqué une ou deux Biddy sans arriver à la per­fection. Je n’étais ni meilleur ni pire que mes camarades : ils avaient dû éprouver les mêmes difficultés que moi dans la confection de leur Biddy. Celle qui nous était pro­posée fit évidemment encore un peu monter la fièvre. Mais ni Estella ni elle ne participèrent à l’hallucination. Il y avait belle lurette que nous avions installé autour de nous le monde illusoire de l’amour. La lettre du grand Fauque n’était qu’une manifestation de son infantilisme. La cruauté, la tendresse… toutes nos amantes étaient cruelles, toutes nos dédaignées étaient tendres ; Estella et Biddy prouvaient simplement que nous avions inventé juste.

Toutefois, il y eut un peu plus souvent que d’habitude des promenades sous certaines fenêtres ; disons, si l’on veut, le délire ambulatoire. Il faudra cependant reparler d’Estella et de Biddy à la fin.

Puisque nous en sommes au délire, signalons qu’il y eut également un peu de délire verbal avec Pumblechook. Nous appelâmes Pumblechook tout ce que nous voulions mépriser. Il existe encore actuellement un vieux monsieur (enfin, de mon âge) ancien huissier qui porte le surnom de Chouk ; monsieur X… dit le Chouk. C’est une cicatrice des bubons de 1907.

L’hallucination me fit prendre à diverses reprises des vessies pour des lanternes : de là un état comateux, hébété, pavoisé d’une sorte de rictus tétanique qui agaçait prodi­gieusement la partie saine (je veux dire non malade) de la population : pères, mères, professeurs, etc. C’est ainsi que je fis part à mes parents de la confiance illimitée que nous devions accorder au notaire qui fut chargé à celte époque d’acheter pour nous un petit verger sur la colline du Mont-d’Or (c’est là que j’habite actuellement). Comme il s’agissait d’engager 1300 francs, et que ces 1300 francs étaient le montant total des économies du ménage, mon père et ma mère en parlaient à table, et je voyais bien qu’ils soupçonnaient tous ceux qui, de près ou de loin, pouvaient avoir affaire à ces 1300 francs. J’expliquai pourquoi il ne fallait pas, en tout cas, mécontenter Mr. Jaggers ; que Dieu nous en préserve !

— Comment l’appelles-tu ? demanda mon père. Je répétai le nom.

— Cet enfant est fou, dit-il.

Un enfant fou, ce n’est pas grave ; on nous laissait notre liberté d’action. Un soir de pluie (peut-être même ai-je attendu un soir d’orage) je fis entrer Provis à la maison. Je le cachai dans une resserre à grains au grenier. De temps en temps, j’allais voir s’il y était toujours.

Mais ce qu’il faut souligner c’est l’action bénéfique du mal (ce n’est pas nouveau, ni en philosophie ni en thérapeutique, et c’est un lieu commun chez les Chinois). Me voilà donc fou ! Que c’était agréable ! Le bonheur me sautait dans les jambes comme un chien. Du côté des 1300 francs, je ne voyais qu’inquiétude et soucis ; du côté de cette resserre à grains, que délices ! J’ouvrais la porte de cette resserre : elle donnait sur une auberge espagnole qui ne m’offrait que ce que j’apportais. Il y avait là un forçat et mes besoins de grandeur. Je les mets au pluriel car un besoin de grandeur en général ne me suffisait pas à l’époque. Je m’assurais que Provis ne manquait de rien dans sa cachette et j’allais surveiller par la lucarne qui donnait sur les toits le déroulement gris de cette Tamise chargée de bateaux qui éteignait le soleil.

1914 approcha. On parla de préparation militaire. On passa à pas de loup des grandes espérances à la grande illusion.

Jean Giono

Le début du livre :

Le nom de famille de mon père étant Pirrip, et mon nom de baptême Philip, de ces deux mots ma langue enfantine ne sut rien faire de plus long ni de plus explicite que Pip. C’est ainsi que je me donnai le nom de Pip et que l’on vint à m’appeler Pip.

Je donne Pirrip comme le nom de famille de mon père sur la foi de sa pierre tombale et sur la foi de ma sœur, Mrs. Joe Gargery, la femme du forgeron. N’ayant jamais vu ni mon père, ni ma mère, ni même un portrait de l’un d’eux (car ils vécurent bien avant le temps des photographies), la première idée que je me fis de leur apparence fut tirée, contre toute raison, de leur pierre tombale. D’après la forme des lettres gravées sur la tombe de mon père, j’imaginai assez bizarrement un homme carré, robuste, basané, aux cheveux noirs et frisés. Mais du caractère et du tour de l’inscription « ainsi que Georgiana, épouse du ci-dessus », je tirai la conclusion puérile que ma mère avait été une femme maladive, marquée de taches de rousseur. — Quant aux cinq petits losanges de pierre longs d’un pied et demi environ, régulièrement alignés auprès de leur tombe, et consacrés à la mémoire de cinq petits frères qui avaient renoncé par trop tôt à tenter de gagner leur vie dans la mêlée universelle, je leur dois d’avoir nourri religieusement cette croyance qu’ils étaient tous venus au monde sur le dos, les mains dans les poches de leur pantalon, et qu’ils ne les en avaient jamais tirées pendant leur existence terrestre.

Notre pays*, c’étaient les marais au long de la rivière qui serpentait pendant vingt milles jusqu’à la mer. Ma première impression étendue et pénétrante de l’identité des choses, il me semble que je l’éprouvai par un froid après-midi mémorable, vers le soir. A cet instant, je découvris avec certitude que ce lieu glacé envahi par les orties était le cimetière ; que Philip Pirrip, défunt de cette paroisse, ainsi que Georgiana, épouse du susdit, étaient morts et enterrés ; et qu’Alexander, Bartholomew, Abraham, Tobias et Roger, enfants des précités, étaient également morts et enterrés ; que la campagne plate et sombre qui s’étendait au-delà du cimetière, entrecoupée de fossés, de buttes et de barrières et parsemée de bétail paissant, était les marais ; que cette ligne basse et couleur de plomb là-bas était la rivière ; que le repaire sauvage et lointain d’où soufflait le vent était la mer ; et que le petit paquet frissonnant qui s’effrayait de tout cela et commençait à pleurer était Pip.

— Tais-toi ! cria une voix terrible, et un homme surgit d’entre les tombes, près du portail de l’église. Tiens-toi tranquille, petit drôle, ou je te coupe la gorge !

Un homme effrayant, vêtu des pieds à la tête d’une grossière étoffe grise, avec un grand anneau de fer à la jambe. Un homme sans chapeau, avec des souliers déchirés et une vieille loque autour de la tête. Un homme trempé de pluie, couvert de boue, meurtri par les pierres, écorché par les cailloux, piqué par les orties, déchiré par les ronces ; un homme boiteux et grelottant qui grondait et jetait des regards féroces ; et dont les dents claquèrent quand il me saisit par le menton.

— Oh ! monsieur, ne me coupez pas la gorge, suppliai-je terrifié. Je vous en prie, monsieur.

— Quel est ton nom ? dit l’homme. Vite !

— Pip, monsieur.

— Continue, dit l’homme en me regardant fixement. Parle!

— Pip, Pip, monsieur.

— Montre-nous où tu habites, dit l’homme. Allons, montre-nous l’endroit !

J’indiquai du doigt notre village qui s’élevait dans la campagne plate au bord de la rivière parmi les aulnes et les saules, à un mille au moins de l’église.

L’homme, après m’avoir regardé un moment, me retourna la tête en bas, et vida mes poches. Il n’y trouva qu’un morceau de pain. Quand l’église revint à sa place — car il était si soudain et si violent qu’elle me parut sens dessus dessous et que je vis le clocher sous mes pieds — quand l’église revint à sa place, dis-je, je me trouvai assis sur une haute pierre tombale, tout tremblant, tandis qu’il mangeait avi­dement le pain.

— Petit galopin, dit l’homme en se léchant les lèvres, tu as des joues bien grasses.

Je crois qu’elles l’étaient en effet, bien qu’à cette époque je fusse petit et chétif pour mon âge.

— Du diable si je ne pourrais pas les manger, dit l’homme avec un hochement de tête menaçant, ma foi j’en ai presque envie !

J’exprimai vivement l’espoir qu’il n’en fît rien, et serrai plus fort la pierre sur laquelle il m’avait posé : en partie pour me retenir de tomber, et en partie pour me retenir de pleurer.

— A nous deux maintenant ! dit l’homme. Où est ta mère ?

— Là, monsieur ! répondis-je. Il tressaillit, et s’élança pour fuir, puis s’arrêta et regarda   par-dessus   son   épaule.

— Là, monsieur ! expliquai-je timidement. Ainsi que Georgiana. C’est ma mère.

— Oh ! dit-il en revenant. Et ton père aussi est couché là près de ta mère ?

— Oui, monsieur, dis-je ; lui aussi ; défunt de cette paroisse.

— Ah ! murmura-t-il, réfléchissant. Avec qui vis-tu ?… à supposer qu’on te laisse vivre, ce que je n’ai pas encore décidé.

— Ma sœur, monsieur… Mrs. Joe Gargery… la femme de Joe Gargery, le forgeron, monsieur.

— Hein ? le forgeron ? dit-il. (Et il jeta un regard sur sa jambe.)

 Charles Dickens

Suite ici par exemple.

* Ce pays n’est autre que celui de l’enfance et des quatorze dernières années de la vie de Dickens. Il s’agit de la partie du Kent qui s’étend entre la Tamise et la Medway, et, ici, plus précisément, de la contrée marécageuse qui va de Gravesend à Higham, Cliffe et Cooling. Décrivant les promenades que faisait Dickens après son installation à Gad’s Hill, Forster écrit : « …II allait à travers les marais jusqu’à Gravesend, retour par l’église de Chalk, et il s’arrêtait toujours pour faire un signe d’amitié à un comique vieux moine qui, pour quelque incompréhensible raison, est assis là, taillé dans la pierre, jambes croisées et flanqué d’un jovial pichet au-dessus du porche de cet édifice sacré. Il emmenait souvent ses amis dans un autre cimetière mélancolique des marais d’au-delà de la Medway, pour leur montrer les douze pierres tombales de grandeurs diverses adaptées aux âges respectifs des douze petits entants d’une même famille, tombes qu’il a insérées dans son histoire des Grandes Espérances, bien que — avec la réserve qui est toujours nécessaire quand on copie la nature si l’on ne veut pas heurter sa modestie en le copiant de trop près — il n’accorde au nombre qui effrayait le petit Pip que la moitié du nombre réel. Tout ce cimetière de Cooling, en vérité, et les ruines voisines du château, étaient empreints d’une mystérieuse étrangeté qui en faisait pour Dickens l’un de ses plus plaisants buts de prome­nade de l’automne ou de l’hiver, lorsqu’il s’y rendait de Higham à travers les chaumes. »

Livre de poche n° 420-421

Et sur le vrai Colosse de Rhodes, voir ici.

Sur le roman de Giono, Le moulin de Pologne, voir ici.

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