El Yunque

Le professeur Michel Herland, de la Faculté de sciences économiques de l’université de la Martinique, en visite à Porto Rico, s’exprime sur le parc d’El Yunque, National US Forest, au nord-est de l’île  C’est une forêt primaire, une Rain Forest, et la pluie était au rendez-vous, persistante, envahissante, dans une humidité à 300 %. La balade aux chutes Mina a laissé son groupe trempé jusqu’à l’os, au point d’acheter un T-shirt neuf et sec à la boutique providentielle du parc au bord de la route… Comme lors d’une certaine visite à Iguaçu.

Tourisme : Tu veux ou tu veux pas ?
La Martinique n’a pas tellement d’atouts à gaspiller pour son développement : petite île surpeuplée, plombée par une fonction publique pléthorique et sur-rémunérée, avec une population – fonctionnaires ou salariés du privé – toute entière accrochée à un modèle de consommation seulement rendu possible par l’appartenance à l’ensemble français et, au-delà, européen, notre île ne saurait sérieusement viser à devenir le moteur économique de la Caraïbe, son bassin naturel. Quant à l’idée de développer des activités compétitives au plan mondial, comme l’informatique à distance ou la finance off shore, elle n’est guère plus prometteuse. L’informatique se heurte à l’obstacle des rémunérations (qu’on songe au salaire d’un ingénieur indien) : le succès n’est donc envisageable que pour quelques niches pourvoyeuses d’un nombre fort limité d’emplois. Et le projet de transformer la Martinique en paradis fiscal, s’il était sérieusement envisagé, serait a priori incompatible avec l’appartenance à l’Union européenne, déjà plus que suffisamment pourvue à cet égard (Londres, Luxembourg…) !
Par contre, s’il y a un domaine où la Martinique peut trouver une abondante clientèle étrangère, c’est bien le tourisme. On aurait tort en effet de croire que cette activité serait sans grand avenir en Martinique parce que les coûts y seraient trop élevés, et que seule une clientèle de Métropolitains plus ou moins captive serait disposée à faire du tourisme chez l’habitant (ce qui – certes – est déjà mieux que rien).
Le cas de Porto Rico pourrait inspirer nos décideurs. Dans cette île appartenant à l’ensemble états-unien et dont le statut n’est pas si différent de celui des collectivités d’outre-mer françaises, on trouve à la fois des équipements pour le tourisme de luxe et pour le tourisme de masse. Premier exemple : le complexe de Palmas del Mar, une vaste communauté fermée (gated community) bordant une plage de sable blanc agrémentée par des cocotiers, qui comporte plusieurs ensembles de villas, un village lacustre (avec un emplacement pour le bateau devant chaque maison), quelques immeubles collectifs, deux golfs, une marina, des restaurants, des piscines, des clubs de sport, etc. Ce complexe est organisé pour recevoir dans des conditions optimales des Américains fortunés disposant de loisirs (donc souvent des retraités) et qui souhaitent passer au moins une partie de l’année dans un environnement protégé jouissant d’un climat agréable. Les plages entre Le Vauclin et Sainte-Anne, en Martinique, pourraient aisément faire l’objet d’un aménagement du même type. Sans doute faudrait-il quelques dérogations par rapport aux règles mais à voir la manière dont nous savons accommoder celle des cinquante pas géométriques, cet obstacle n’est pas insurmontable.
La Martinique ne possède pas que des plages pour attirer les touristes. Sa forêt tropicale vaut bien celle de Porto Rico. La seconde, pourtant, est visitée chaque année par plus d’un million de touristes alors que la nôtre n’est parcourue que par de rares randonneurs courageux ou des athlètes s’entraînant pour un raid. La différence tient à l’aménagement. Là-bas tout est fait pour accueillir les touristes alors que nous ne somme même pas capables d’entretenir correctement, voire de laisser simplement ouverts les quelques sentiers existants.
La « forêt nationale » El Yunque à Porto Rico comporte un centre d’accueil imposant à l’entrée, un centre d’information plus modeste à l’intérieur et une route carrossable de quinze kilomètres d’où partent des sentiers pédestres conduisant aux points les plus remarquables, chutes d’eau, tours d’observation, sommets. Tout est fait pour que ces sentiers soient accessibles au plus grand nombre. Ils sont bétonnés ; lorsque des marches sont nécessaires, elles sont régulières comme celles d’un escalier ; les cours d’eau sont franchis par des ponts solidement construits, munis de parapets ; les abris, eux aussi construits en dur, sont équipés d’une fontaine, d’un barbecue et d’une poubelle. Les agents du parc en uniforme sont aisément reconnaissables. Certains sont affectés à l’accueil, d’autres guident des visites de groupe, les autres enfin se livrent aux tâches d’entretien qui demeurent indispensables même lorsque on s’est donné les moyens de construire des équipements durables. Sur un sentier de plusieurs kilomètres il manquait une seule planche à une balustrade et encore l’élément neuf était-il déjà posé à côté, prêt à être installé.
Sans vouloir faire du mauvais esprit, on a envie de se demander à quoi servent les voyages d’études de nos élus à l’étranger, si ce n’est pas à chercher les exemples qui marchent pour les adopter chez nous. Cela supposerait, certes, de bousculer quelques habitudes. Après tout, nous avons déjà un parc avec du personnel qui est censé entretenir les sentiers existants, ce qui n’est malheureusement pas le cas, comme peuvent en témoigner toutes les personnes qui se promènent en forêt sur les chemins exagérément escarpés et boueux de la forêt martiniquaise, dont les marches sont bancales, irrégulières et trop hautes, dans les rares passages où l’on s’est donné la peine d’en installer, quand elles n’ont pas tout simplement disparu sans que personne se donne la peine de les reconstruire.
Transformer la Martinique en un paradis pour les touristes, proposant des « produits » vraiment attractifs serait le meilleur moyen de faire revenir tous les bateaux qui se sont détournés de notre île, parce qu’attirés par d’autres lieux plus au fait des attentes de leurs clients. Tout cela a un coût, dira-t-on. Certes ! Mais envoyer des délégations aux quatre coins du monde dans l’espoir de promouvoir la destination Martinique coûte bien cher aussi quand le résultat attendu n’est pas au rendez-vous. Inutile donc de mettre la charrue avant les bœufs : commençons par aménager sérieusement notre île en vue du tourisme et les touristes suivront.
Mettre de l’argent dans l’aménagement de structures d’accueil durables des touristes cela s’appelle un investissement. Faire des campagnes de promotion en direction d’une clientèle-cible dont la probabilité de se rendre chez nous est quasi-nulle, cela s’appelle jeter l’argent par les fenêtres. D’ailleurs l’exemple de Porto Rico peut nous donner d’autres idées concernant l’aspect économique de l’opération. Les premiers aménagements du parc El Yunque furent lancés à l’époque du New Deal, pendant la grande crise des années 1930 ; il s’agissait alors de donner du travail aux très nombreux chômeurs de Porto Rico. En Martinique, aujourd’hui, beaucoup trop de jeunes sont au chômage. Certes, couper des arbres à la tronçonneuse pour tracer des routes et des sentiers crée moins d’emplois que de les couper comme jadis à la scie ou à la hache et, de même, couler le béton dans une bétonnière va plus vite que de le couler sans autre instrument que la pelle et le seau. Il n’en reste pas moins que ce sont là des travaux qui peuvent mobiliser pendant une longue période un nombre important de jeunes gens désœuvrés et désemparés.
Face aux avantages que présenterait un programme d’investissement touristique conséquent, on se demande pourquoi il n’a jamais été entamé ni même vraiment discuté, alors que nos édiles ne cessent de proclamer leur volonté de faire du tourisme une priorité. Est-il donc si difficile de remettre en cause des pratiques dont on mesure d’année en année l’inutilité ? Ou bien serait-ce que nos représentants expriment ainsi, en s’abstenant d’agir efficacement, le sentiment profond de leurs mandants ?
Michel Herland

Liste des US National Forests.

        

Étiquettes : , , , , , , , , ,

3 Réponses to “El Yunque”

  1. Caro Says:

    J’applaudis des deux mains! Essayez de randonner en Martinique pour comprendre toute la pertinence de ce point de vue. Autre exemple : Madère qui vit largement du tourisme. Un chemin entretenu emmène les touristes au point culminant de l’ïle… Bravo Michel. Clair. Percutant. Pertinent.

  2. JB Says:

    Reste plus qu’à appliquer… Hélas, l’enthousiasme et l’élan du New Deal manquent un peu en France en ce moment, et dans les DOM également. Et l’esprit protestant anglo-saxon n’est pas vraiment non plus au rendez-vous dans notre beau pays latin, mâtiné en Martinique de culture antillaise.

  3. Barthélémy Myriam Says:

    Michel, je trouve ton article très pertinent et très juste. En effet, sans parler du circuit de Ste cécile (Morne Rouge) où même l’accès à la randonnée n’est pas signalé depuis la route principale, le circuit de Rabuchon n’est pas mal non plus, on se perd très facilement, AUCUNE indication du circuit !! Que fait l’ONF ? Souffrent-ils eux aussi d’un manque d’effectifs ? … Prenons exemple également sur nos voisins dominicains, encore plus proches que les Portoricains de notre île et constatons avec quels type de structures ils entretiennent et aménagent leurs parcours de randonnée !!!… Nous avons du travail à faire !!!!

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s


%d blogueurs aiment cette page :