Barge de la Tamise

 

John Pendray est un peintre officiel de la Marine ; d’origine anglaise, il s’est fait naturaliser français et vit à Marseille. Ses peintures sont remarquables, trois exemples ici, une barge de la Tamise au large, à deux allures différentes, et une goélette par temps calme. La barge, Northdown, est actuellement au port-musée à flot de Douarnenez.
Le musée sur Wiki, et le bateau.
Exposition place des Vosges à Paris en mars-avril, permanente à Marseille. Vidéo.

Toutes les barges de la Tamise restantes sont devenues des bateaux de plaisance, beaucoup ont été perdues durant la guerre, sur des mines placées par les Allemands jusque dans l’estuaire du fleuve, mais l’une d’elle a coulé lors de l’hiver 1941, le « Martinet », dans un coup de vent. Elle transportait du ciment vers Norwich, dans le but de construire un terrain d’aviation. A l’époque, les Anglais en construisaient à toute vitesse dans la région de l’East Anglia, au nord-est de Londres. Le skipper était Bob Roberts, il raconte son aventure ci-dessous. Les voiliers n’étaient pas autorisés à naviguer de nuit à l’époque, et en février les jours sont courts. Roberts a donc dû mouiller son bateau qui prenait déjà l’eau près d’Orfordness, dans des conditions difficiles, avec une mer et un vent forcissant. Jack H Coote

Ayant levé l’ancre le matin, je conduisis le Martinet vers la terre à Gravesend pour faire les formalités de départ et obtenir mes documents secrets de l’Amirauté. Le second du bord et le premier matelot étaient restés pour tout arrimer et préparer le bateau.

Nous avions un troisième homme, nouveau, un jeune équipier de barge des chantiers de la rivière, qui attendait un poste sur un navire à moteur. C’était un bon marin et il faisait le travail sans qu’on ait besoin de lui préciser quoi. C’est quelque chose de formidable pour les équipiers de voilier qui ont quelque chose dans  le ventre – ne pas avoir besoin de leur dire quel travail faire quand ce travail s’impose comme une évidence. Ils y vont et le font, point final.

Nous sortîmes de l’embouchure de la Tamise au lever du jour et firent un superbe bord au portant vers la bouée de Spitway, en arrivant à la pointe The Naze à la fin de l’après-midi. Notre belle brise d’ouest avait tourné au sud. De gros nuages venaient vers nous et avec le second, nous nous interrogions sur l’opportunité de relâcher à Harwich pour la nuit.

La Redoubtable, une grosse barge de la flotte Mistley, un des plus beaux voiliers en bois de la côte, passa vers Stone Banks sous notre vent, et j’hésitai à la suivre. Mais les horaires de marée étaient tels qu’il serait impossible de sortir du port le matin et donc qu’on ne pourrait arriver à Yarmouth la nuit suivante.

Après avoir évalué toutes les possibilités, je dirigeai le Martinet vers Hollesley Bay pour y mouiller, sous la protection de la bande de sable The Whiting. Il était 17h. Je n’aimais pas la façon dont le vent fraîchissait, mais nous étions obligés de mouiller, étant donné les règles émises en tant de guerre. Avant la guerre, nous aurions pu arriver à Yarmouth vers minuit.

Je fus encore plus alarmé quand nous fûmes dans l’obligation de pomper avant de prendre le repas du soir. Il y avait beaucoup d’eau, bien plus que je m’y attendais. Mais nous pûmes assécher le bateau et nous mettre à table. Pendant que nous prenions le hachis bien nourrissant que le cuisinier avait préparé, le second, qui était assis près de la cloison entre la cabine et la soute, dit qu’il pouvait entendre l’écoulement de l’eau dans le bateau. En enlevant une cloison, nous vîmes que l’eau envahissait la soute, alors que nous avions pompé dix minutes plus tôt !

Nous laissâmes le repas à moitié entamé pour aller sur le pont et mettre la grosse pompe arrière en marche, nous nous relayions, deux à pomper, un qui se reposait. Au bout d’une heure, je descendis pour voir le niveau. Je constatai avec horreur que ça n’avait pas bougé ! Il y avait même encore plus d’eau que lorsque nous nous sommes remis à pomper…

Il faisait nuit noire maintenant et il y avait peu d’espoir de trouver l’origine de la fuite, surtout du fait que la barge était complètement chargée. Je cherchai avec une torche, mais à part une ancienne fuite sur l’arrière (sur laquelle un charpentier avait travaillé sans succès un jour entier), je ne pus trouver d’endroit susceptible de provoquer une telle entrée d’eau.

Il ne restait plus qu’une seule chose à faire, pomper toute la nuit et trouver un port, un échouage possible, dès qu’il ferait jour. Mais en ces temps de menace, toutes les plages étaient minées en prévision d’une tentative de débarquement et il n’était guère possible de sauver un bateau en le menant sur une plage. Il risquait de voler en morceaux ou même se faire tirer dessus par les batteries à terre avant de pouvoir approcher. Et tous les ports étaient fermés et barrés la nuit par des filets et des barrières flottantes. Il n’y avait donc rien à faire, sauf essayer de maintenir le bateau à flot avec les pompes, jusqu’au petit matin qui nous permettrait de tenter autre chose.

Vingt-trois heures. Les pompes faisaient le boulot. Puis celle de tribord tomba en panne. Frénétiquement, nous essayâmes de la démonter sur le pont, avec des embruns qui nous trempaient en permanence, pour dégager les tuyaux à tour de rôle. Sans succès car il apparut que le blocage se trouvait dans les fonds plutôt. Nous dûmes nous résoudre à utiliser une pompe annexe, plus petite, pour tenir jusqu’au lever du jour. Je commençai à avoir des doutes. En fait, ce n’était guère plaisant de bricoler au fond avec de l’eau jusqu’aux genoux, sachant que le bateau, chargé de ciment, pourrait prendre un plongeon soudain vers sa fin.

Nous mîmes chacun notre tour nos affaires personnelles dans des sacs, et aussi des biscuits, du lait concentré, du corned beef et tous les trucs habituels que les naufragés gardent d’ordinaire avec eux. Pas la peine de prendre de risques. La barge pouvait couler dans la nuit. Elle était si bas sur l’eau qu’au bout d’un moment le haut des pompes fut submergé. Il était 2h30. Pomper n’était plus possible. Nous étions mouillés et le vent semblait très froid. Un mélange de pluie glacée et de neige tombait au dessus des embruns.

Un trio sinistre. Nous nous rassemblâmes à l’arrière à l’abri du poste de pilotage, craignant ce qui allait arriver. Si nous prenions le bateau de sauvetage  et que nous arrivions à passer sur les hauts fonds, avec les déferlantes arrivant dans la baie, vers la plage de galets volant à toute vitesse et dans tous les sens avec les vagues, nous risquions gros. C’était un mauvais endroit pour accoster avec une petite embarcation. Et même si nous arrivions à toucher terre, nous serions probablement abattus par les soldats postés sur la dune, ou bien réduits en morceaux par une mine.

Deux heures durant, gelés, fatigués, affamés, nous restâmes à l’arrière, nous demandant combien de temps le bateau allait tenir. Une dernière inspection en bas me décida. Il y avait tellement d’eau que la barge pouvait couler à tout moment, bien qu’elle puisse aussi rouler lourdement à la surface pendant des heures, à demi-coulée, comme le font beaucoup de bateaux en bois.

Nous allumâmes une fusée, mais elle fit long feu, toucha le mât et finit directement dans l’eau. Une deuxième eut plus de succès. Elle s’éleva en arc gracieux dans le ciel, laissant une gerbe d’étincelles derrière elle. Tout de suite après, un feu à main fut allumé, pour indiquer notre position, au cas où quelqu’un aurait vu la fusée. Il était 4h30. J’espérais que les gardes-côte d’Orfordness verraient nos signaux. Au moins nous signalions notre détresse. Je me sentais obligé d’agir, la vie des hommes du bord étant en jeu. Quels que soient les risques personnels que je prenais, je n’avais pas le droit de mettre la vie des autres en danger.

Notre stock de fusées était limité, nous attendîmes donc vingt minutes avant d’en lancer une et d’allumer un autre feu. Nous continuâmes à ce rythme jusqu’à environ 8h, quand les pâles rayons de l’aube commençaient à s’étendre sur la mer du Nord.

Le Martinet avait maintenant de l’eau à ras bord. Seulement sa fière proue et sa poupe étaient encore au-dessus de la mer. J’estimai que puisqu’elle n’avait pas encore coulé, elle pouvait encore tenir quelques heures, mais je n’en étais pas sûr.

C’est le troisième homme qui réalisa qu’un secours arrivait, avec sa vue de vingt ans, quelque chose montait et descendait sur les vagues à l’est, au milieu de l’écume blanche. Le bateau de sauvetage d’Aldeburgh venait à notre secours.

Maintenant que de l’aide était en vue, je répugnai à quitter le bateau. Je me disais que son vieux démon se moquait de moi. Le Martinet était ma demeure depuis deux ans et je m’étais attaché au vieux navire en dépit de sa mauvaise réputation. Et bien que le temps soit venu de l’abandonner, je ne pouvais m’empêcher d’imaginer une chance de le sauver. Le bon sens me disait que ses jours étaient finis, mais je ne pouvais me décider à l’admettre. Cependant, il n’y avait pas de retour possible, les sauveteurs étaient là et nous criaient de nous préparer à sauter, alors qu’ils manoeuvraient pour approcher leur navire.

Ce n’était pas facile pour le barreur de nous sortir du Martinet, à moitié enfoncé qu’il était, et roulant sous les vagues. Il fit un tour pour amener son bateau par notre bâbord, mais à ce moment, la barge fit un brusque écart, rendant la distance trop grande pour sauter.

Nous attendîmes que le navire revienne sous notre vent et à la deuxième tentative il s’éleva tellement qu’il faillit retomber sur notre pont. Comme il s’écrasait sur le bastingage, Jerry et le troisième homme jetèrent leur sac et firent le saut. Comme il redescendait avec la mer, je les suivai et nous nous retrouvâmes tous en tas dans son cockpit.

Le barreur était maintenant à couple de la barge et nous eûmes du mal à nous séparer de l’épave. Le bateau de sauvetage cognait contre elle et la mer balayaient les deux ponts, sauvés et sauveteurs à la même enseigne. Finalement, nous pûmes nous détacher et nous diriger vers le vent.

– Qui est le capitaine ? demanda le barreur, un rougeaud bien bâti, enveloppé dans un ciré ruisselant. Quand il m’eut identifié, nous eûmes une rapide conférence sur le sort du Martinet.

– Vous n’avez pas eu l’intention de le sauver ? dit l’homme, avec un faible espoir de sauvetage monnayable. Je regardai le Martinet et secouai la tête. Le pont au milieu n’était déjà plus visible, même quand le bateau montait sur une crête, et il avait ce mouvement lent intemporel, non naturel, qui signifie la mort d’un navire en détresse.

– Il ne va pas durer longtemps, admit-il, il est allé trop loin. On ferait mieux d’y aller et de vous amener à terre. Vous avez l’air dans un sale état. Cette neige mouillée n’aide pas beaucoup hein ? Horace, apporte le rhum et des biscuits !

Comme nous avancions pesamment vers Aldeburgh, poussés par le vent et secoués par une mer forte, l’équipage nous raconta sa version. Les gardes-côte à Orfordness avaient vu nos fusées et avaient prévenu Aldeburgh. Les marins furent réveillés à 5h du matin et ils se précipitèrent vers la plage, la mer se brisait sur la côte et il n’était pas possible de lancer le plus gros bateau de sauvetage, un raid aérien ennemi ayant détruit la cale le jour précédent. Tout ce qu’ils pouvaient faire c’est d’essayer de sortir le plus petit, le bateau servant l’été, the Little Summer boat comme ils l’appelaient. Il était utilisé pour les opérations de sauvetage mineures, par beau temps, et n’était pas fait pour affronter une tempête d’hiver. Mais ces hommes du Suffolk étaient des durs et bien qu’il n’y ait pas de port à Aldeburgh pour les abriter des vents du large, ils n’ont jamais manqué à l’appel, dans une situation de détresse. Dans l’eau glacée jusqu’à la taille, avec la neige fondue battant presque à l’horizontale, ils se démenèrent pour mettre la coque de noix à l’eau. Trois fois les hommes et l’embarcation furent rejetés sur la dune, mais la quatrième ils réussirent à sortir des déferlantes.

Ils méritaient bien ce rhum.

– Allez-y doucement avec la bouteille, les gars, plaisantait le barreur, n’oubliez pas nos naufragés.

Après que chacun eut son tour, la bouteille se vida en quelques minutes, il en restait juste assez pour le dernier. En arrivant à Aldeburgh, le barreur me dit qu’il y avait une barrière flottante de défense, et un champ de mines, entre nous et la côte. Il ne pouvait approcher comme il faisait d’habitude.  Seul un passage étroit permettait d’aller vers le banc de sable, en longeant les déferlantes en travers.

– Vous serez trempés quand on touchera, prévint-il.

Au moment de l’échouage, la mer se brisait sur nous et le bateau faillit chavirer. Je tombai dans les remous et des soldats se précipitèrent pour m’amener plus haut. Jerry et le troisième homme étaient déjà à terre, traînant leurs sacs imbibés d’eau.

Dix minutes plus tard, nous prenions un bain chaud dans un hôtel du front de mer. Les gens du coin avaient tout préparé pour nous, vêtement sec, nourriture chaude, whisky et cigarettes. Ils étaient habitués à servir d’hôtes aux naufragés de la mer du Nord.

Après avoir mangé, je téléphonai aux gardes-côte d’Orfordness, qui me dirent que le Martinet était toujours visible, ballottant à moitié submergé dans une mer formée. Le vent avait force de tempête et ils ne pensaient pas qu’il durerait bien longtemps.

Quelques heures après, il coula, c’était la fin du « wicked old Martinet »,  une des dernières des barges-ketchs* de la Tamise.

Ce récit, intitulé The Wicked Old Martinet, figure dans les deux éditions de Total Loss, la première de Jack Coote, 1985, la seconde de Paul Gelder, 2002 (rééd. 2008), ajoutant une vingtaine d’histoires. Le texte original est disponible en ligne.

* Boomie barge, voir glossaire ici.

Les barges de la Tamise en activité.

tamise_hollesley_bay_aldeburgh

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Une Réponse to “Barge de la Tamise”

  1. Dans l’œil du cyclone | Le journal de Joli Rêve Says:

    […] Naufrage au large de Terre Neuve Thelma pète un câble Naufrage à Nevis Oceano Nox Rio avant Rio Barges de la Tamise Un cyclone à la Dominique Robinson à Salé République pirate Bom […]

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