No mar estava escrita uma cidade

Rio, une ville « écrite dans la mer » selon l’image de Carlos Drummond de Andrade dans le poème Mas viveremos (Mais nous vivrons).

No mar estava escrita uma cidade,
no campo ela crescia, na lagoa,
no pátio negro, em tudo onde pisasse
alguém, se desenhava tua imagem,

teu brilho, tuas pontas, teu império
e teu sangue e teu bafo e tua pálpebra,
estrela: cada um te possuía.
Era inútil queimar-te, cintilavas.

Grand poète national (1902-1987), c’est un contemporain de René Char (1907-1988), comme lui adepte du vers libre et du modernisme. Analyse du poème et de l’oeuvre par une universitaire actuelle :

Dans ce poème, Drummond nous parle d’un monde perdu, plus protecteur, plus chaud, plus humain, le mettant en contraste avec une réalité froide, dépersonnalisée, où la solitude impose son poids comme du plomb. On ne peut échapper à la réalité de la ville : Em tudo onde pisasse alguém, se desenhava tua imagem… Era inútil queimar-te, cintilavas. Mais ici la douleur est dépassée par une force suprême, elle arrive aux limites du supportable par une sorte d’anasthésie et on l’oublie : Toda melancolia dissipou-se / em sol, em sangue, em vozes de protesto. De la douleur naît un homme différent. Mais fatigué, plus mûr, avec moins d’illusions, victorieux car il est un survivant.

Le poète fait allusion à sa propre difficulté à créer : E que dificuldade de falar! / Nem palavras nem códigos: apenas montanhas e montanhas e montanhas…« . Un point de vue très amer, mais cependant une voix d’espoir, même au milieu de cette dure et nouvelle réalité. Le rachat de l’homme, qui pour dépasser la douleur perd son âme, se fait par la force du poème, par le pouvoir de l’art. Seulement alors il pourra se rattacher à sa nature propre, seulement alors il pourra se donner une identité. C’est seulement en réussissant à créer, en profitant de sa création, que son individualité ne se perd pas : Pouco importa que dedos se desliguem / e não se escrevam cartas nem se façam / sinais da praia ao rubro couraçado. / Ele chegará, ele viaja o mundo… Ele caminhará nas avenidas, / entrará nas casas, abolirá os mortos. / Ele viaja sempre, esse navio, / essa rosa, esse canto, essa palavra.

On peut observer à travers ces poèmes de Carlos Drummond de Andrade toute la problématique de l’homme du XXe siècle et ses réactions à la modernité. D’un côté, il a a accès à tout, de l’autre, la mécanisation lui fait perdre le contact avec sa propre nature. Dans son oeuvre, on trouve l’individu divisé entre une vie proche de la nature, dans les régions éloignées des centres urbains, et la séduction exercée par ceux-ci. La ville massifie, paternalise, dépersonnalise, mais c’est quand même en elle que le poète crée toute son oeuvre. Paradoxalement, la poésie de la ville permet de fabriquer un nouveau langage, d’atteindre une nouvelle façon de faire de l’art. Pour parler de cette nouvelle réalité, il faut l’incorporer. Accompagner le rythme de l’histoire est une nécessité pour l’artiste, sous peine de ne pas parler de son temps, ne pas atteindre le réel, bref ne pas créer.

Dans le siècle qui vient de s’écouler, avec des avancées technologiques sans précédent, jamais l’homme n’a eu tant accès à l’information, la planète s’est réduite à un village. Toute cette charge d’information se reflète aujourd’hui dans les arts et crée une crise de la littérature et des autres formes d’expression par la banalisation de la parole. Cette crise, ressentie par Drummond, naît à la fin du XIXe siècle et rencontre son apogée à la fin du XXe. Pour beaucoup, la nature, l’art et l’histoire apparaissent sur leur fin. Depuis que Drummond a écrit son oeuvre, jusqu’à aujourd’hui, cette crise s’est intensifiée et nous a conduit à une impasse. Actuellement, avec « la victoire » du capitalisme et de la société de consommation (alors que l’attentat à New York vient ouvrir un nouveau cycle historique), apparemment il n’y a plus rien à discuter. Du fait de l’énorme avance technologique, une machine de la dernière génération devient rapidement obsolète ; on ressent la nécessité de toujours posséder les derniers produits de la technique, ce qui conduit à une fièvre de consommation et un changement perpétuel. Ainsi l’individu contemporain perd sa capacité à retenir le passé, il a la sensation de n’être que dans le présent. On peut alors parler de fin de l’histoire, quoique on soit loin d’un modèle social auquel on pourrait et on devrait aspirer.

A la différence des processus d’évolution de l’art dans le passé, où l’artiste s’appuyait sur l’histoire pour évoluer de façon rectiligne, l’art actuel, une fois perdue la notion du passé, n’a plus d’appui pour prendre son impulsion, il entre dans un mouvement en spirale, qui lui donne le sentiment d’un changement permanent, d’une éternelle nouveauté, d’un recommencement, mais sans jamais sortir de nulle part. Cherchant à se dépasser, le langage artistique est sous la menace de se détruire lui-même.

Voici donc les caractères de l’art actuel, qui sont pressentis de façon mélancolique dans la poésie de Drummond, où l’artiste perçoit la fin d’un cycle et reporte pour le futur le bonheur collectif.

Maria Argentina Húmia Dórrio, UTP (Universidade Tuiuti do Paraná, Curitiba – on retrouve ici la guerre du Paraguay, l’université doit son nom à la bataille de Tuiuti en 1866, ou de Tuyutí).

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