Naufrage à Porto Rico

Song était un sloop à bouchains de 26 pieds, biquille, skippé par George Harrod-Eagles, un Australien parti d’Angleterre à destination de son pays d’origine. Le bateau a été perdu en janvier 1982 sur le récif « Le Ronfleur » (Arrecife Roncador), devant la côte nord-est de Porto Rico, voici les circonstances, racontées par le skipper.

Navigateur solitaire, George Harrod-Eagles était parti à la fin de l’été de Lowestoft (Suffolk). Après avoir fait escale dans divers ports des deux côtés de la Manche, il atteint Madère fin septembre, puis Ténérife aux Canaries en octobre. La traversée de l’Atlantique a lieu en novembre, le bateau met 42 jours pour arriver à La Barbade. George passe les fêtes de Noël à Carlisle Bay (Bridgetown), puis une semaine à Fort-de-France, avant de partir vers Porto Rico le 14 janvier, destination Fajardo.

Je mis le cap sur St Croix (USVI) en serrant le vent, première terre devant à quelque 300 milles au nord-ouest. Pas besoin de décrire ce bord long et pénible, disons simplement qu’avec rien en vue, pas de feux, des conditions misérables, j’ai assez peu dormi… Le bateau dérivait beaucoup, étant au près, ce qui rendit impossible l’arrivée à St Croix, et je me rabattis sur Punta Tuna, ma deuxième option, préférable maintenant avec un fort vent du nord qui me mettait à l’ouest de Vieques.

Le feu de Punta Tuna enfin visible, aux premières heures du troisième jour, je pus enfin faire ma route sur l’extrémité sud-est de Porto Rico. La côte de l’île de ce côté est à peu près orientée sud-ouest/nord-est et il fallait compter environ 38 milles pour Fajardo, ma destination. Le vent, à l’approche de la côte, commençait à baisser, avec une direction NNE. Une grosse houle, après plusieurs jours de nordet, rendait encore plus difficile la remontée au près, les longs bords de louvoyage nécessaires pour avancer vers le nord. L’île de Vieques, débordée par une longue pointe de récifs à son extrémité sud-ouest, vers Porto Rico, et non signalée, compliquait la navigation. D’une façon générale, l’absence de balisage, dans cette côte truffée de dangers, représentait un risque supplémentaire.

Le bateau se glissa péniblement dans le passage de Vieques, malgré la baisse du vent, en plus incertain dans sa direction, et la présence de la terre de chaque côté limitant les bords à tirer. L’heure du choix se présenta alors, avec en tête la règle d’or dans des eaux encombrées de récifs : « Ne pas naviguer de nuit ! ». Je soupesai les chances d’atteindre mon but avant la nuit. Le choix résidait entre trouver un mouillage adapté, solution risquée étant donné le temps imprévisible, l’absence d’information sur le fond, les conséquences horribles d’un dérapage, ou bien faire demi-tour jusqu’à la pleine mer et attendre, la solution la plus sûre, mais qui rendait inutiles toutes les heures passées à arriver jusque-là. Ou alors continuer à naviguer vers le but.

C’était le début de l’après-midi, par un chaud soleil qui perçait entre des traînées de nuages, un spectacle pour une brochure en papier glacé sur les délices des Caraïbes et leurs îles. Mais moi j’étais en train d’entrer dans une zone non balisée, avec des terres de chaque côté et des récifs partout, à un mille ou deux, une distance faible, surtout quand la nuit commence à tomber. Il fallait prendre une décision et, en tenant compte de tous les facteurs, je choisis de continuer, une décision fatale et sans doute imprudente étant donné le vent adverse et la lenteur de ma progression, mais motivée par le désir de mettre fin à ce bord épuisant.

Pour m’aider, je mis le moteur à régime réduit. Je dépassai ainsi Roosevelt Roads, la base navale US, et ensuite Punta Puerca et l’île Cabeza de Perro, le vent revint alors au NNE à force 3, du fait de l’absence de terre pour le dévier. La houle était toujours là avec un courant de marée contraire, que j’estimai à un noeud. Un facteur qui n’étais pas entré dans mes calculs, du fait de l’absence de table des marées. Cependant Fajardo et l’îlot Marina étaient visibles et devenaient peu à peu plus clairs, au fur et à mesure que je tirais des bords, allant vers Isla de Ramos et la dernière bouée avant Las Croabas qui se situe au nord de la baie de Fajardo et à quelques 5 milles de Isla de Rumas. Comme je dépassai cet îlot rocheux, restait à parcourir le mille le plus difficile de ce voyage, et le soleil était déjà bas au dessus des montagnes de Porto Rico, les ombres se faisaient plus longues, la ligne des deux îlots de Isla Marina devenant difficile à distinguer des sombres collines en arrière-plan. Il apparut évident que je n’arriverai pas au mouillage avant la nuit. Je fis un relevé des feux sur les îlots proches, Isla de Ramos et Las Croabas, et si j’arrivais à me situer correctement, je serais au clair du long récif gardant l’île Marina, appelé El Roncador, « Le Ronfleur ».

La difficulté de garder en vue un phare au milieu de la confusion des lumières de la côte et le halo émis par tous ces feux est bien connue. Avec la tombée brutale de la nuit propre aux tropiques, il n’est pas étonnant que le feu qui aurait permis de se guider devint impossible à retrouver. On ne pouvait voir relativement bien qu’une seule bouée, signalée par une lumière, la plus proche. Continuer à tirer des bords dans cette obscurité stygienne qui nous entourait était pure folie. J’affalai donc et je continuai au moteur, vers la bouée. Les lumières de la côte, vers Punta Gorda, étaient en face, et à bâbord celles d’Isleta Marina, de plus en plus proches au fur et à mesure que le bateau avançait dans le noir. Les étoiles étaient cachées par les nuages et la seule lueur venait de la côte distante.

Les voiles pliées, je surveillai la surface de l’eau, guettant les zones plus claires. Le sondeur était branché et indiquait trente pieds de profondeur. Les feux du complexe touristique d’Isleta Marina étaient maintenant bien à bâbord. La profondeur remonta brusquement à 15 pieds, puis 20, la carte donnait un certain nombre de zones peu profondes, et je réfléchissais sur la possibilité de relier ces profondeurs à une position plus précise sur le papier au moment où le sondeur remonta à cinq pied. Immédiatement le bateau toucha, frottant et cognant une demi-douzaine de fois avant de s’arrêter. Il y eut un moment affreux, glacial, « heart-sinking », de réalisation, avant que je réagisse en me mettant en marche arrière à fond, espérant le décrocher. Un espoir sans fondement car l’élan qui m’avait mis sur le récif, encore aidé et poussé par la houle, avait bien enfoncé la proue dans des têtes de corail. Le bateau pivotait un peu à chaque vague et les bouchains frottaient sur les récifs en faisant un bruit horrible.

La houle soulevait le bateau pour le faire retomber en craquant sur le fond. Il fallait mettre une ancre au loin et essayer de le tirer de là. Je gonflai l’annexe, préparai l’ancre, mais la marée baissait et ce qui était jusque-là de la houle se mit à déferler. Des murs d’eau m’arrivaient dessus, soulevant le bateau puis l’écrasant à chaque vague, avec un impact assourdissant, sur le cruel corail, au milieu d’éclaboussures liquides permanentes. Il était clair que le bateau ne pouvait endurer ça beaucoup plus longtemps, et c’est à ce moment que j’ai réalisé qu’il était perdu.

Je ne crois pas que je puisse décrire le sentiment profond de désespoir que j’ai ressenti alors, les regrets, le remords, le fait de s’en prendre à soi-même, tout ça accru par la solitude effrayante de l’endroit, dans la nuit et oublié de tous. C’est une chose affreuse, le seul fait de penser que tout ce pourquoi on s’est battu, pendant des années, disparaît tout d’un coup, et que vous êtes impuissant à l’empêcher. Les chocs constants de la coque et des bouchains sur les plaques de corail continuaient leur travail de destruction. Dans ce qui me sembla très rapide, mais qui a dû durer plus d’une heure, je luttais au milieu des éléments, trempé jusqu’à l’os par les vagues se cassant sur le bateau, pour rassembler quelques affaires. Pendant ce temps, la coque finissait par s’ouvrir et l’eau se précipiter à l’intérieur, le bateau était maintenant couché et ce n’était plus qu’une question de temps pour une destruction totale.

Dans une situation aussi incertaine, il y avait un danger de blessures et même un danger pour ma vie. Il était temps d’appeler à l’aide et je contactai les garde-côtes américains sur la VHF, non sans mal, en donnant le détail de ma position. Les secours arrivaient. Je cherchai avec de l’eau jusqu’à la taille ce que je pouvais récupérer dans le bateau, mettant des livres, des équipements sur le côté tribord encore sec. Chaque vague me projetait d’un côté à l’autre, dans un vacarme infernal, soulevait le navire pour le laisser retomber ensuite. La marée presque basse maintenant laissait apparaître l’implacable récif El Roncador, visible malgré la nuit noire.

Plusieurs heures passèrent à attendre les coastguards. Dans la cabine, la lumière avait disparu depuis un moment et l’obscurité était totale. Je restai dans le cockpit, malgré l’aspersion constante d’écume, inconfortable étant donnée la gîte, trempé, gelé et épuisé, même si l’eau était plutôt tiède. Le vent était tombé avec la marée, c’était maintenant une petite brise venant de la côte, apportant les odeurs de cannelle de la terre. Je m’enfermai dans mes pensées.

Enfin apparut une lumière se déplaçant rapidement, cherchant la zone du récif, plus au nord-ouest. Je fis des mouvements avec la torche qui était toujours dans le cockpit, ce qui entraîna un changement de direction de la lumière, faisant un arc vers le nord et approchant peu à peu. C’était un gros Zodiac, avec deux puissants moteurs hors-bord, et quatre garde-côtes US en uniforme. Ils ne purent accoster et demandèrent que je vienne avec l’annexe, au milieu des vagues qui se brisaient sur le récif.

Prenant des objets de valeur, et quelques vêtements dans un sac plastique, je m’embarquai et je ramai tant bien que mal vers eux, craignant encore d’être jeté à l’eau dans les plaques de corail coupant. Il y avait très peu d’eau et un risque élevé de crever les boudins ou le fond du canot. L’annexe touchait à chaque fois que l’eau se retirait, mais était à nouveau soulevée à l’arrivée d’une nouvelle déferlante arrivant en rugissant. A ce moment-là je ramai comme un damné pour m’éloigner et profiter de la vague. Il me fallut un quart d’heure pour quitter le récif et arriver dans des eaux plus calmes, mais cela me parut une éternité et j’y laissai le peu d’énergie qui me restait, tirant sur mes réserves. Arrivé enfin sur le bateau des coastguards, on attacha l’annexe et les moteurs rapides nous conduisirent vers la côte. Je me sentais vidé, avec l’image de Song dans la tête, reposant sur son flanc comme un oiseau blessé, solitaire et abandonné.

Une demi-heure plus tard nous arrivions à Puerto Chico et à la station des garde-côtes du cap San Juan, où une douche chaude, du café, des vêtements secs m’attendaient, faisant de moi un autre homme. Et aussi les formalités d’usage. Les coastguards étaient d’avis que le temps en s’améliorant permettrait de retourner au bateau avec une mer plus calme, et sauver ce qui pouvait l’être. Mais il fallait faire vite, aux premières heures du jour, car le coin ne manquait pas de vautours qui profiteraient de l’occasion. Je pris contact avec un plongeur, Carlos, qui accepta de m’accompagner dès le petit matin. Les démarches à la police maritime de Puerto Chico furent inutiles, les agents se montrant totalement indifférents. Vers minuit, je retournai à la station des garde-côtes pour passer une nuit courte et agitée sur un lit de camp.

Le matin arriva, brillant et clair, avec un vent léger du nord-est. Après un café, je fus accompagné jusqu’à la boutique de Carlos, où je rencontrai sa charmante épouse, June. Très gentils, ils me proposèrent toute leur aide pour compenser les pertes subies. Nous partîmes sur un bateau en alu de 18 pieds, avec l’annexe en remorque, celui que Carlos utilisait pour transporter les touristes vers des sites de plongée, il me dit qu’il ne les amenait jamais sur le Roncador, où en moyenne cinq naufrages avaient lieu chaque année ! Dans le nombre, des embarcations de petite taille. C’était un lieu dangereux et mal balisé.

On jeta l’ancre à proximité, et l’annexe, dans une mer apaisée, me permit de m’approcher de l’épave. Quelque chose allait de travers, la bôme et la grand-voile avaient disparu, le génois et le foc également. Un second désastre semblait se profiler. Le bateau avait effectivement été désossé de tout élément de valeur, voiles, ancres, cordages, instruments de navigation, VHF, radio ondes courtes, appareil photo et caméra, mon cher sextant, tout était parti. Les livres avaient été éparpillés et traînaient maintenant dans l’eau de la cabine, même le livre de bord, avec toute la relation de ma grande aventure, n’était plus là. Je crois que j’atteignis alors le fond, un désespoir amer, au vu du chaos et de la destruction subis par mon bateau. Je m’en pris à la mer et aux hommes, en pensant que j’aurais préféré le voir couler en eaux profondes, tout englouti d’une seule fois, plutôt que d’assister à ce pillage, à cette profanation par de tels déchets humains.

Récit tiré du livre Total Loss, de Jack H. Coote. Texte original ici.

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Une Réponse to “Naufrage à Porto Rico”

  1. Dans l’œil du cyclone | Le journal de Joli Rêve Says:

    […] Naufrage à Porto Rico […]

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