Violaine et la Dent de l’Ours

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Violaine n’aimait pas aller chez le dentiste. La fraise, notamment, était sa terreur, la simple idée de cette petite pièce métallique tournant à toute vitesse sur une dent malade la mettait dans un état de panique incontrôlable. Pourtant ce jour-là, il fallait bien s’y résoudre, et alors que sa mère l’y emmenait en voiture, Violaine boudait au fond, imaginant toutes sortes de solutions pour échapper à la séance redoutée. L’occasion se présenta à la gare du Trayas, où elles firent une pause sur la route de la corniche, le temps de prendre une boisson et d’aller aux toilettes, il restait une trentaine de km pour arriver à Cannes chez le praticien. Sa maman laissa Violaine quelques instants et sur un coup de tête celle-ci s’enfuit du café et se précipita dehors, vers un sentier montant dans le massif de l’Esterel. Elle courut, elle courut, puis elle marcha, accroissant toujours plus la distance la séparant du parking. C’était en janvier, en début d’après-midi, mais un chaud soleil d’hiver baignait la pinède et il faisait bon. On était en semaine et l’endroit était désert, pas de promeneurs, de randonneurs habituels du week-end, rien que la nature, avec la mer en bas, la petite gare, de plus en plus éloignée, les trains de temps en temps, qui avec la distance prenaient une allure de jouets. Violaine se sentait bien, libre, légère, avec la perspective du cruel dentiste envolée, disparue. Elle continua sa route sur le sentier caillouteux, atteignant bientôt les pentes du pic de l’Ours, un point culminant du massif. Sa mère en bas, affolée, avait déjà alerté les secours, croyant à un enlèvement. Et déjà tous les services se mobilisaient, la police, les pompiers, bientôt la presse et les volontaires. La disparition d’une enfant de sept ans n’est pas une mince histoire et d’horribles affaires récentes agitaient tous les esprits.

Mais Violaine n’en avait cure, il faisait beau, elle entendait les oiseaux gazouiller, la vue était superbe sur la côte, les îles, la mer. Elle se dirigea vers un sommet qui ressemblait à une dent, le sentier courait en travers, à flanc de montagne, sous les ombrages, et descendait maintenant, doucement, alors que l’après-midi tirait vers sa fin. On était en hiver et vers 4h le soleil était déjà rasant, il chauffait moins, l’air retrouvait sa fraîcheur naturelle. Violaine avait heureusement son manteau et se sentait toujours bien, mais elle commença à penser au soir, à la nuit qui venait, et à ce qu’elle allait devenir dans la nature, loin des siens, loin de tout. Elle se prit à regretter son geste et sa maman. Il lui fallait trouver une solution, un abri à tout le moins. Et elle n’avait pas goûté, un pain au chocolat aurait été le bienvenu, mais ici…

La dent approchait, de pic lointain, c’était maintenant un énorme roc, dont il semblait difficile de faire le tour. Cependant la nuit tombait, et l’enfant se mit à chercher un trou dans le rocher, une fissure où se réfugier.

Violaine n’était pas seule dans la montagne, celle-ci était habitée par des êtres mystérieux, qui l’observaient depuis le début de son escapade. La dent de l’Ours était d’abord le domaine d’un ogre, et à quelques sommets de là, sur le mont Vinaigre, habitait une fée. Ces deux-là étaient en conflit depuis des siècles, la fée avait ses agents, de gentils lutins, qui travaillaient à contrecarrer les visées de l’ogre, qui lui aussi avait à son service une armée de petits personnages, hideux ceux-là, des trolls parcourant le massif. Trolls et lutins avaient suivi Violaine depuis son entrée sous le couvert des pins et chênes lièges, et avaient rapporté sa présence à leurs maître et maîtresse.

La gentille fée s’appelait Clarelor, l’ogre Cheron. Ce dernier habitait avec sa grande famille dans la dent, en fait creuse, dont Violaine approchait. Il pouvait prendre une apparence bonasse, celle d’un honnête bûcheron, travaillant dans la forêt pour découper l’écorce des arbres, le liège dont les vignobles alentour faisaient des bouchons. Mais ses menées étaient loin d’être aussi banales et honnêtes, il détroussait les voyageurs, les tuait et les dépeçait pour nourrir ses enfants voraces. Les trolls avaient pour mission de les guider vers la dent, et d’écarter les éventuels gêneurs, comme les lutins. Violaine s’étant dirigée d’elle-même vers ce lieu, nulle intervention n’avait été nécessaire.

Mais maintenant, elle tentait de se dépêtrer dans les broussailles, pour trouver refuge. Au bout d’un moment, elle vit une entrée, une grotte qui semblait pouvoir l’accueillir pour la nuit. Elle abordait l’antre du monstre.

Comme elle pénétrait dans la caverne, elle vit un personnage occupé à trier des fagots, c’était lui, déguisé en brave travailleur. Il fit semblant de sursauter à son approche et lui dit de ne pas avoir peur, lui posa toutes sortes de questions pour la rassurer. Violaine était peu à peu tranquillisée, elle commençait à s’interroger sur sa folie, son coup de tête, et se dit que ce gentil bonhomme la ramènerait à sa maman. Il la dirigea vers un couloir intérieur, menant à une espèce de chambre dans la roche, lui conseilla de se reposer, et d’attendre un instant pour qu’il lui donne quelque chose pour la restaurer, aussi qu’il allait prévenir les gendarmes qui viendraient la chercher. Quelques instants après, ayant bu et mangé légèrement, Violaine s’allongea sur le lit et s’endormit rapidement.

Les lutins avait cependant vu l’enfant entrer dans la Dent, à la sinistre réputation dans la montagne. La fée fut prévenue aussitôt, par les moyens de télépathie habituels à ces êtres magiques. Il s’agissait d’agir vite, mais comment ? Le refuge de l’ogre était protégé des intrus par une barrière tout aussi magique, et la fée et ses petits soldats ne pouvaient y rentrer en la présence des habitants. De toute façon, la force n’était pas son arme, mais la ruse, pour battre son adversaire de toujours.

Cheron aimait garder ses proies au frais un moment, avant de procéder à son horrible besogne. Il était sûr de son fait, de l’inviolabilité de son repaire, maintenant que l’enfant était là.

La bonne fée Clarelor devait trouver un moyen, elle se réunit en conseil avec ses lutins, afin d’écouter les solutions de chacun, mais le temps pressait… L’un proposa d’entrer en force pour une bataille rangée avec les trolls, l’autre de provoquer un incendie de forêt, pour faire venir les pompiers du coin, un troisième suggéra d’attirer l’ogre et sa famille à l’extérieur, en faisant miroiter une aubaine providentielle… Clarelor cogitait et finit par se rallier à cette dernière option : supposons dit-elle que je vous transforme en une bande d’enfants perdus, ou de bons et gras moutons égarés, l’ogre ne va-t-il pas se précipiter avec sa famille et ses affidés, pour renouveler son stock de chair fraîche ?

Ce qui fut dit fut fait, la solution moutons sembla plus crédible que celle des enfants, qui aurait pu susciter la méfiance de Cheron, habitué aux tours et détours de Clarelor. Mais des moutons, de braves et tendres moutons, quelle défiance pouvaient-ils provoquer ?

Une dizaine de lutins, grâce à la baguette magique de la maîtresse des lieux, furent aussitôt transformés en animaux frisés à quatre pattes, et envoyés pour bêler aux portes de la Dent. Cheron tomba dans le panneau, il se précipita dehors pour s’emparer des proies, avec ses enfants tout excités, ses trolls déchaînés, pendant que la bonne fée, déguisée en courant d’air rentrait dans le logis pour aller trouver Violaine endormie. Elle la réveilla aussitôt, et dans son apparence toute de douceur et de beauté, elle n’eut aucun mal à convaincre l’enfant de la suivre. Elles se précipitèrent au dehors, avant que Cheron et les siens, refermant leurs griffes sur des ombres, les moutons de l’illusion, puissent réaliser leur erreur.

Violaine n’avait plus besoin de marcher sur les sentiers sombres maintenant, la fée la portait sur une sorte de lumière magique, et bientôt elle la déposa au prochain village, aux marches de la gendarmerie. Le branle-bas de combat était général dans la vallée, du fait de sa disparition, et le poste était ouvert, avec un QG organisant la recherche. Quelle ne fut pas la surprise du capitaine des gendarmes, qui tenait la photo de Violaine entre ses mains, de se détourner un instant de son équipe attentive, pour tomber sur Violaine elle-même ! Il eut un moment d’énervement, « Sortez-moi cette enfant de là ! », avant de réaliser tout d’un coup que c’était justement celle que tous cherchaient : « Mais, mais, mais… »

Une heure après, Violaine retrouvait sa maman en larmes, et toutes les deux, remerciant abondamment les braves pandores, s’en retournèrent à la maison. Naturellement, personne ne crut à l’histoire de Violaine, sur la bonne fée, la Dent, l’ogre bûcheron, les trolls et les lutins, mettant tout cela sur l’imagination débordante de la prime jeunesse, par trop stimulée par toutes les lectures et les films…

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8 Réponses to “Violaine et la Dent de l’Ours”

  1. Clar Says:

    Enfin de la littérature de JB que je peux comprendre !

  2. Laurent Says:

    Si seulement Cheron et ses trolls avaient pu attraper un mouton noir et frise de ma connaissance…

    Ps : Clarelor, une gentille fée… On parle bien de la même ?

  3. Caro Says:

    Charming, indeed

  4. JB Says:

    La dent de l’ours, c’est aussi un livre pour enfant, qui se passe au Québec en 1743. De Catherine de Lasa (auteur) et Christel Espié (dessins).

  5. Laure Says:

    Très joli ! Ok pour l’inspiration de ‘Clarelor’, ‘Cheron´ par contre, je cherche mais ne trouve pas de référence …

  6. JB Says:

    Charon, passeur d’âmes.
    http://fr.wikipedia.org/wiki/Enfers_grecs#Les_fleuves_infernaux

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