Naufrage à Nevis


We urge you to remember that your priority should be the preservation of life rather than property.
Les coastguards de Nevis

Hugh et Sue Cownie avaient quitté le Solent en 1986 sur leur bateau, un Vancouver* 32 (Keelson II), pour les Caraïbes, où ils sont restés une quinzaine d’années. Leur aventure s’est terminée sur un récif à St Kitts et Nevis en 1999. Partis de Trinidad, tout en bas de l’arc des Antilles, il allaient à Tortola, aux Îles Vierges britanniques, en passant par la Martinique et la Guadeloupe.
On pourrait aussi appeler l’histoire Autant pour la solidarité entre plaisanciers, tant perce l’amertume du skipper à cet égard.

Nous laissâmes Trinidad par petit temps et au moteur vers notre destination lointaine, Tortola, à environ 500 milles au nord-ouest. Les croisières aux Caraïbes avaient persuadé mon beau-frère de faire venir son yacht de Grèce et nous naviguions avec lui et sa femme en attendant l’arrivée du bateau. Après deux jours sans davantage de vent, le réservoir de fuel baissait rapidement et c’était limite pour arriver à Nevis. Nous décidâmes donc de nous arrêter à la Martinique pour faire le plein, ce qui, rétrospectivement, était une erreur.

L’ouragan Lenny avait été dans la mauvaise direction, allant vers l’est au lieu de l’ouest. Les côtes sous le vent étaient devenues des côtes au vent. Une houle, de 3 m dans certaines îles, avait causé des dégâts considérables aux ports et villes faisant face à l’ouest, du sud de la Grenade jusqu’à St Maarten, et même des yachtmen avaient été perdus.

Nous allâmes à l’anse Mitan, un mouillage populaire en face de Fort de France à la Martinique, pour constater que la marina récemment refaite et le dock du fuel avaient été complètement détruits. La plage des touristes, d’habitude agrémentée de « topless ladies », n’avait plus de sable et était désertée. Ses nombreux restaurants étaient abandonnés.

Après avoir fait le plein à la petite marina de Fort de France, nous nous mîmes à nouveau en route vers le nord et les Îles Vierges, mais un coup de vent nous tomba dessus, soufflant à 40 noeuds avec une mer grosse et difficile. Une nuit à Portsmouth, au nord de la Dominique, semblait bien préférable à l’idée de continuer dans une navigation de nuit avec ces conditions. Aussi, le cap fut modifié et, avec la nuit, le bateau se faufila dans le mouillage, de quoi nous offrir un dîner calme et une bonne nuit de sommeil.

Nous remîmes à la voile vers Tortola le lendemain, avec des conditions idéales, mais après avoir dépassé les Saintes, nos invités décidèrent de prendre l’avion parce qu’il ne restait plus assez de temps pour l’arrivée de leur bateau. Aussi, nous changeâmes à nouveau de direction pour la marina de luxe de Pointe à Pitre, au sud de la Guadeloupe.

Un luxe auquel nous n’étions pas habitués. La loi de Murphy (Sod’s law) fit qu’on est restés coincés là une dizaine de jours par le temps, la plus longue période qu’on ait jamais passé dans une marina depuis 1986. Nous durent affronter, et souvent y céder, la tentation de la délicieuse cuisine française.

Par un matin superbe, nous larguâmes les amarres, avec l’intention de passer deux jours aux Saintes, un des plus beaux mouillages des Caraïbes. Mais le temps était si favorable que nous abandonnâmes cette idée et mîmes le cap vers le nord, directement sur Tortola. Au large de la Guadeloupe l’avantage d’être sous le vent de l’île disparut et un mer forte avec une grosse houle s’installa avec de la brise du nord-nord-est.

Des conditions un peu trop dures pour nous qui nous incitèrent à changer encore de direction, pour aller chercher un abri à Deshaies, un mouillage populaire au nord-ouest, pour y passer la nuit Sous le vent de l’île, on bénéficie d’habitude d’une mer calme, mais pas ce soir-là. Nous avions un courant contraire, une houle forte et des vents violents. Jamais auparavant, au cours de fréquents passages le long de cette côte, nous n’avions eu ces conditions, aussi près de la terre.

Même en connaissant bien l’entrée, nous étions un peu mal à l’aise, jusqu’à ce qu’on voie les feux des mâts du mouillage. Heureusement l’ancre crocha au premier coup et nous pûmes nous détendre dans le cockpit avec une bière, soulagés d’être en sécurité et avec une nuit confortable devant nous. Nous comptions rester seulement une nuit, mais comme les conditions de vent et de mer restaient mauvaises, notre escale dura trois jours…

David Jones, le spécialiste météo omniscient pour les Antilles, annonça une fenêtre pour le week-end du 11-12 décembre, avec une menace de conditions encore pires par la suite. Une autre radio, George’s ham-net, confirma les prévisions de David, et nous partîmes de Deshaies le matin du 11 décembre pour un bord magnifique vers le nord, passant devant Montserrat et les terribles destructions de l’éruption récente du volcan. De la poussière jaune du flot de lave tournoyait sur la jolie ville de Plymouth, où nous avions mouillé quelques années plus tôt.

A cause d’un courant contraire, nous arrivâmes à la nuit sous le vent de Nevis, et nous fîmes le calcul pour Tortola, avec une arrivée prévue (ETA) aussi tard le soir, le lendemain. Une nuit à l’ancre devant Charlestown ou Pinney’s Beach nous donnerait la possibilité d’un bon repas et d’un sommeil réparateur, de quoi affronter la prochaine traversée, d’environ 24h, pour arriver le lundi matin à Tortola. Mais la nature s’en mêla…

Durant notre avancée vers le nord, une masse de nuages menaçait, ils étaient là en embuscade au moment où nous arrivions sous le vent de Nevis. La moitié de Lune disparut et il commença à pleuvoir. Nous pensions être encore assez loin, mais à notre étonnement nous vîmes un quai bien éclairé avec un bateau accosté. Dans cette pauvre visibilité, un courant nous avait peut-être rapprochés plus vite que prévu de Charlestown. Le GPS Garmin confirma qu’on était à la latitude de la ville.

Nous nous rapprochâmes pour vérifier, mais en serrant plus la côte, nous vîmes que la jetée n’était pas celle que nous cherchions. Du fait des mauvaises conditions et de l’impossibilité d’identifier aucun feu, nous fûmes d’avis de ne plus bouger. J’essayai de mettre l’ancre au nord de la jetée, mais, ce que nous ne pouvions savoir, le fond avait été récemment dragué et il était dur ; deux tentatives échouèrent à accrocher la pioche. Lentement, nous reprîmes donc notre chemin vers le nord, beaucoup plus près de la côte que nous avions prévu, à la recherche de Charlestown, que nous savions être proche.

La carte récente Imray Iolaire indiquait un feu au sud de Fort Charles et un autre sur la jetée de la ville. Nous cherchions vainement le premier, et ce fut alors, alors que nous cherchions à nouveau sur l’arrière-plan de toutes les lumières de la côte, que nous heurtâmes le fond.

Il y avait une houle assez forte. Par moments, la vague nous soulevait du récif, puis le suivant nous y retombions. Je mettais le moteur neuf Yanmar en marche arrière toute quand la houle nous soulevait, m’attendant à me dégager et à retourner dans les eaux plus profondes d’où nous venions, mais la houle nous poussait implacablement vers la côte, jusqu’à ce que les vagues commencent à déferler sur nous.

Nous réalisâmes que nous étions en danger et je fis un appel radio PAN PAN. Un opérateur local répondit aussitôt et relaya notre appel aux coastguards. Leur bateau était en réfection à St Kitts… Le captain Greene, du ferry Nevis-St Kitts, proposa de nous aider, mais quand il apprit notre position, décida qu’il ne pouvait risquer de venir à un endroit aussi peu profond, et la nuit, dans cette mer. Un voilier à l’ancre devant Charlestown nous prévint même à la radio qu’on risquait de s’échouer, mais un peu tard, nous l’étions déjà !

On n’entendit rien d’autre des bateaux au mouillage, bien que j’étais certain que de bonnes annexes à fond dur, même avec des moteurs relativement peu puissants, auraient pu nous tirer de là, s’ils avaient répondu à nos appels de détresse, nous n’étions qu’à un demi-mille. Après deux heures et demi environ, les coastguards et la police, qui étaient maintenant sur la plage, nous dirent que comme on ne pouvait rien pour notre cher bateau, qu’on était en danger d’être balayés par la mer, il fallait l’abandonner.

Sue se souvient clairement de l’avis solennel des coastguards : ‘Nous vous rappelons avec insistance que votre priorité devrait être la préservation de la vie plutôt que de la propriété.’

« Tu parles ! », dit-elle en sourdine.
Avec notre rail de fargue (toe rail) tribord sous l’eau, la décision fut vite prise et, le coeur lourd, nous enfilâmes nos gilets de sauvetage, détachâmes la ligne de vie, enjambâmes le rail pour glisser dans l’eau. Il nous suffit de quelques brasses pour sentir le récif sous nos pieds nus. En luttant contre les vagues et le ressac, nous finîmes par atteindre la côte, en marchant de biais lentement vers le bord, les papiers du bateau, les passeports, les cartes de crédit, attachés dans des sacs qui se balançaient à notre cou.

Des mains secourables nous sortirent des vagues et nous fûmes rapidement emmenés vers le poste de police. Là, trempés jusqu’à l’os, et mouillant le sol du bureau, nous eûmes à régler les choses importantes : les formalités d’entrée dans le pays… Même si nos passeports étaient trop humides pour être tamponnés.

Une fois que tout ça fut fait, une gentille policière prêta à Sue une robe diaphane, plusieurs fois sa taille, et une paire de tongs très grandes. Un jeune policier me prêta des sous-vêtements, une chemise flashy et un short, et aussi des tongs. Il voulut que je garde tout quand je lui rapportai quelques jours plus tard.

Nous avons eu de la chance, pas de graves blessures physiques, même si nous étions moralement dévastés. Sue avait des bleus, après avoir été jetée sur la table à cartes, pendant qu’elle s’escrimait à la radio. Elle avait aussi  eu la malchance de marcher sur un oursin en rejoignant la plage.

Le commissaire aux naufrages, Brian David, très sympathique, vint s’occuper de nous. C’était un samedi soir, et une fois les démarches terminées, je lui dis que je boirais bien quelque chose, et pas du thé. Il nous emmena dans un bouge local, avec le captain Greene. L’hôte, charmant, refusa de nous faire payer les tournées généreuses de Black Label et de rhum local.

Assis au bar, M. Walters, un ami des deux premiers, nous proposa de nous héberger dans son appartement de vacances à Hilltop. Nous y trouvâmes un lit propre et confortable pour la nuit, et une télé pour nous aider à penser à autre chose. Captain Greene emporta nos habits mouillés pour les laver. Tôt le lendemain matin, il nous accompagna avec son ferry devant le récif.

Trois marins nous emmenèrent le long de notre bateau blessé sur le doris, pour que je puisse récupérer quelques vêtements et de l’argent liquide. La houle était si forte que le doris fut inondé et menacé de chavirer. Je pus quand même monter à bord, dans de l’eau mélangée d’huile jusqu’à la table à cartes, ce qui rendait tout déplacement difficile. J’eus juste eu le temps d’attraper l’argent et des vêtements, mais pas de chaussures. J’essayai de détacher notre pilote automatique neuf Autohelm, mais les marins me pressèrent de rentrer sur le doris avant qu’il soit renversé. Cela fendait le coeur de voir notre beau bateau taper sur le récif, et d’abandonner ainsi tous nos biens.

La police nous apprit plus tard que dès midi le bateau avait été nettoyé, presque tout était parti, des choses de peu de valeur, mais ayant pour nous un lien sentimental. Les éléments de gréement et de mouillage avaient aussi disparu.

Un plaisancier américain, Steve Macek, qui avait entendu parler de notre épreuve, vint nous voir et fut au bord des larmes à mesure que nous lui racontions notre histoire. Il nous dit qu’un yacht brésilien et après aussi un Oyster récent s’étaient retrouvés au même endroit que nous. Ils ont plus de chance, s’étant échoués de jour, ils s’en sont sortis sans dommage important. Le lendemain, nous retournâmes sur Keelson et pûmes récupérer notre précieux (et trempé) livre d’or.

Le lundi, je demandai la note à M. Walters, pour les deux nuits passées chez lui, et la bonne cuisine, mais il ne voulut pas accepter un cent. Nous allâmes dans un hôtel au bord de la mer près de Charlestown, pour être près des fax et du shopping. Le propriétaire nous accorda un tarif avantageux.

La gentillesse et l’amitié des gens de Nevis doivent être expérimentées pour y croire, bien que nous ayons perdu toutes nos possessions du fait d’un pillage. Mais, même si c’est plutôt triste à constater, une épave aurait été de la même façon dévalisée dans le Devon ou les Cornouailles, et d’ailleurs n’importe où au monde.

Nous reçûmes bien des mots de sympathie à Charlestown, de la part de commerçants et de passants, mais de façon surprenante, aucun de nos collègues yachtmen, que nous voyions flâner dans les rues. La gentillesse touchante des gens n’était pas limitée à la population noire. Les propriétaires américains de l’Hermitage inn, lieu sélect, nous invitèrent à un délicieux dîner familial, agrémenté de très bons vins.

Le dimanche matin, après notre première visite sur l’épave, Brian David nous emmena à son bureau pour appeler notre fille, qui put contacter l’assurance le jour suivant. Ils n’auraient pas pu être plus serviables, ils organisèrent la venue d’un expert depuis Antigua et il inspecta le bateau deux jours après. M. David conduisit aussi Sue à l’hôpital où son pied, devenu enflé et douloureux, fut soigné.

Heureusement les cartes de crédit de Sue nous permirent de nous équiper en chaussures et autres biens nécessaires. Et aussi un vol vers Antigua, pour trouver un avion vers l’Angleterre. Et à Antigua, ces cartes furent indispensables, nous avions perdu nos billets avec le bateau. Bien que nos réservations soient inscrites dans les ordinateurs de la compagnie aérienne, à la fois à l’aéroport et au siège, et bien qu’ils aient donné permission depuis Londres d’émettre des duplicatas, les autorités locales insistèrent pour nous faire payer 800 dollars. Depuis, ces fonds ont été remboursés. Mais sans les cartes de crédit, je ne sais pas comment on aurait fait.

Et maintenant ? nous demandions-nous. Est-ce qu’on s’achète Keelson III pour nos 70 ans ? Il y a deux jours, nous avons décidé contre. Mais dans le courrier du lendemain vint la Newsletter de l’Ocean Cruising Club. Elle nous rappela nos chers amis à Trinidad et des temps plus heureux, et nous nous mîmes à douter de vouloir nous couper du monde de la voile au large.

******

* Les Vancouver sont des bateaux anglais à quille longue, un peu dans le genre du Nauticat, mais plus voiliers vancouver32 Ils sont maintenant construits par le chantier Northshore. Le 32 a été remplacé par le 34.

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Une Réponse to “Naufrage à Nevis”

  1. Dans l’œil du cyclone | Le journal de Joli Rêve Says:

    […] Naufrage à Nevis […]

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