Thelma pète un câble

La hantise de tous les marins, laisser le bateau à l’ancre, et le retrouver sur les cailloux… C’est l’histoire de Thelma, à l’île Coco, dans le Pacifique, l’île de Jurassic Park*, entre le canal de Panama et les Galapagos. Le skipper est toujours Bob Roberts, le même dont la barge a coulé en 1941. Six ans plus tôt, en 1935, il était sur son cotre à voile aurique (gaff-rigged cutter) de 27 pieds seulement, en train de faire un tour du monde avec un ami, Bully. Il raconte l’histoire dans son livre, Rough and Tumble, reprise par Jack Coote et Paul Gelder dans Total Loss, sous le titre Thelma parts her cable.

Bob Roberts était aussi un auteur et musicien connu, chanteur et compositeur de folk songs consacrés à la mer.

  au Costa Rica

C’était un mouillage ouvert, certainement pas un endroit pour le mauvais temps, mais si calme qu’il ne semblait pas y avoir le moindre danger à rester là quelques jours. Il ne nous faudrait pas longtemps pour faire le plein d’eau et mettre le cap sur les Galapagos. Ce n’était sans doute qu’une de mes impressions bizarres qui me faisait ne pas aimer cette baie, et j’allai même jusqu’à exprimer ma pensée à Bully, alors qu’il remuait son porridge, en sueur dans la cuisine.
– J’aime pas trop cet endroit.
– Tu veux aller plus loin ?
– Non, le bateau est aussi en sécurité ici que n’importe où ailleurs, avec l’ancre dans cette tache de sable.
– Alors pourquoi tu n’aimes pas le coin ?
– Sais pas, juste une idée, comme ça.

Entretemps j’avais changé de point de vue à propos d’une ancre secondaire, nous n’avions pas deux chaînes d’ancre et notre habitude était de mettre la deuxième au bout d’un cordage et d’une grosse manille, mais comme  nous avions déjà usé une corde sur les fonds coupants en moins de deux heures, je considérai inutile d’utiliser l’ancre de secours.

Après une délibération solennelle, nous décidâmes donc que si l’ancre avec sa chaîne ne tenait pas le bateau, ce n’était pas la peine d’en mettre une au bout d’un filin. De la même façon, notre ancre ne pouvait pas décrocher. Elle ne pouvait pas déraper de la zone de sable où elle était, parce qu’elle était entourée de patates de corail en forme de champignons. Ce type de corail s’étend autour de lui-même, comme son nom l’indique, et si l’ancre dérapait elle crocherait forcément dedans, et on aurait de toute façon un mal fou à l’enlever.

Il ne semblait pas y avoir un grand danger que Thelma puisse déraper avec son ancre, surtout qu’on était dans une période de calme plat, et qu’il n’y avait pas de courant dans la baie.
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Ils passèrent trois jours à trouver de l’eau et faire les allers et retours pour remplir le bateau, puis, ayant rencontré un type du coin, Cocknell, ils furent persuadés d’aller à une chasse au trésor dans l’île. Sans succès, et pendant cette absence de cinq jours, Roberts était mal à l’aise et déprimé. Le retour à Chatham Bay se fit dans l’annexe d’un autre bateau.
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J’étais content de revenir. Un nuage de déprime semblait flotter sur moi tout le temps passé à Wafer Bay. Pendant que les autres s’ébattaient dans l’eau ou jouaient au golf sur la plage avec une pierre arrondie et un bout de bois replié, je ne pouvais que m’asseoir et me morfondre. Je devais être d’une bien triste compagnie.

Je pensais que c’était juste la fatigue, après nos courses dans la jungle, mais comme la suite le montra, c’était  ce type de pressentiment auquel l’esprit humain est parfois sujet, quand quelque chose de terrible va arriver.

Finalement nous nous dirigions vers Chatham Bay. Je ne me fis pas encore trop de souci en ne voyant pas tout de suite le mât râblé de Thelma, mais au fur et à mesure que nous approchions je me mis à la proue et parcourus la baie du regard. Le bateau n’était plus là !

Des pensées folles me traversèrent l’esprit, puis, loin, dans un coin du mouillage, je le vis, encore à quelques mètres des rochers. Au moment où je le fixais, une vague énorme le souleva et l’approcha un peu plus du bord.

Nous ramions comme des frénétiques, mais la marée et le courant étaient contre nous. J’étais là, les yeux exorbités, et je vis une autre vague le soulever. A la suivante, Thelma n’apparaissait plus. Elle était couchée sur le flanc avec les déferlantes qui lui tombaient dessus.

Il y avait peu de vent, mais il était impossible de s’approcher avec les vagues qui brisaient sur les récifs, nous mouillâmes un peu plus loin, le spectacle devant nous me brisa le coeur. Ce courageux petit bateau, que j’avais aimé et dont j’avais pris soin toutes ces années, qui nous avait mené jusqu’ici en toute sécurité, à travers le bon temps comme le mauvais temps, sur près de 1700 milles rien que durant cette croisière, était seul dans les tourments de sa fin, sur une côte perdue. Toutes nos possessions terrestres dansaient et tournoyaient au milieu des cailloux. Un paquet de dollars disparaissait dans l’écume, des morceaux de bois flottaient partout.

C’était assez pour glacer le coeur du plus endurci. Pour compléter le tableau funèbre, Jimmy, le chat, trempé et terrorisé, s’était réfugié sur le mât où il miaulait pitoyablement.
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Pendant un moment, l’espoir de sauver le bateau les traversa, mais Roberts savait que ce n’était pas possible.
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Je regardai comment Thelma était posée et compris qu’elle était perdue. Elle se soulevait à peine d’un pouce à chaque vague, et il y avait un bruit déchirant de bois broyé et éclaté à chaque coup cruel. Chaque vague se cassait sur elle, et nous forçait aussi à nous accrocher. Nous avions réussi à rentrer dans la cabine, pour sortir quelques affaires sur le pont, au milieu d’un déluge d’eau qui rentrait par à-coups. A l’intérieur, je sentais la roche sous mes pieds… La totalité du côté tribord était éventré, les récifs passaient à travers. Il n’y avait plus qu’à récupérer le plus possible de nos biens.

A marée basse, Thelma était plus ou moins à sec, et je fus en mesure de comprendre ce qui s’était passé, la cause du naufrage. Il y avait plusieurs dizaines de mètres de chaîne venant de la proue, mais l’ancre n’était plus là. Un des maillons avait été tranché net, comme par une lime. C’était l’effet du corail champignon. Le bord en est si coupant qu’en cinq jours il était venu à bout de la chaîne d’ancre, avec le balancement du bateau au gré du clapot. Je n’aurais jamais cru que le corail pouvait couper du métal si efficacement. Plus tard, nous avons trouvé des morceaux sur la plage qui auraient pu trancher n’importe quelle pièce en fer ou en acier qu’on avait à bord. Mais ce savoir arrivait trop tard, le mal était fait. Peu de temps après le naufrage, l’ancre fut retrouvée, encore solidement enfoncée dans le sable, et nous nous mîmes à quatre pour la sortir…

* The Last Paradise

Isla del Coco (Cocos Island) has no inhabitants, no stores, no hotels or resorts, no  cool rum punches waiting at the dock. It’s easily one of the most remarkable islands in the Western Hemisphere, however—both  a national park and a World Heritage Site. It’s a place so full of natural treasures—and  so isolated from the civilized world—that  it’s become an ecological case study, a critical laboratory for research into the  marine ecosystem and its evolution. Jacques Cousteau once described it as the  most beautiful island in the world. Michael  Crichton’s books Jurassic ParkThe Lost World—which told the tale of an insular  island untrammeled by civilization—were reportedly inspired by Cocos Island. Cocos is the earth as it used to be.

     

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Une Réponse to “Thelma pète un câble”

  1. Dans l’œil du cyclone | Le journal de Joli Rêve Says:

    […] Thelma pète un câble […]

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