Naufrage au large de Terre Neuve

Once I could see a coast in marvelous details, a high headland backed by snow mountains, with a glacier coming down to the sea, all complete with ice foot and pack. I stared amazed, to watch the whole coast dissolve away.
I remember the thrill of my first sight of the Alps, but that was nothing compared to the sight of Greenland – the mass peaks rising to 7000 feet, and the great ice-field. But then I hold the climbing of mountains to be nearly as good as the sailing of boats; nowhere else in these days can you meet the elemental forces in a decent straight way.

Meredith Jackson, équipière de Joan, 1927

Les fondus qui traversent l’Atlantique sur une coque de noix, ça ne date pas d’hier. L’Atlantique nord en plus, pas commode, surtout quand l’été tire à sa fin. En 1927, sur un yawl de 22 pieds (moins de 7 m !), de la famille des Falmouth Quay Punts*, William Sinclair et Meredith Jackson partent de Londres. Ils larguent les amarres un 29 juin, destination New York, font le tour de la Grande-Bretagne par le nord et arrivent en Islande le 14 juillet. Le petit deux mâts repart le 12 août et Meredith raconte la suite :

Le vent était frais, du nord, et nous avions trois ris dans la grand-voile. Notre plan était de doubler la pointe sud du Groenland, le cap Farewell, et ensuite mettre le cap sur St John, à Terre Neuve.
La première partie du passage a été humide, froide et fastidieuse. Le Manual of Seamanship définit le Temps comme ‘Une portion définie de durée’, une définition très adaptée pour les longues veilles de nuit avec le vent qui tombait de l’Arctique. Il venait du nord ou du nord-est et après huit jours, la terre apparut. Les montagnes du Groenland étaient visibles depuis une heure, mais nous n’étions pas encore certains que c’était bien ça. Quand nous étions encore à quelques centaines de milles, les formations nuageuses prenaient parfois des formes extraordinaires. Une fois, je vis la côte avec une précision et un détail merveilleux, un sommet neigeux entouré d’autres pics, avec un glacier qui descendait dans la mer, au complet avec la base gelée et la banquise qui débordait. Je contemplai, émerveillée, jusqu’à ce que l’ensemble disparaisse.
Je me souviens de l’excitation ressentie à ma première vue des Alpes, mais ce n’était encore rien comparé au Groenland, les sommets massifs s’élevant à 7000 pieds, et les grands champs de glace. En même temps, je considère qu’escalader des montagnes est presque aussi grisant que parcourir les mers à la voile, nulle part ailleurs à notre époque peut-on rencontrer les forces primaires d’une façon aussi directe.
Mais le mauvais temps arrivait et on ne put plus rien voir du Groenland, prudemment nous allâmes plus au sud, pour faire cap vers Terre Neuve.

La vie à bord, sur la Joan, était harassante, même si avec le temps il reste les bons souvenirs. Il y avait deux sortes de journées. A la voile, la routine était la suivante : breakfast que chacun se faisait soi-même, pendant une demi-heure des quarts du matin, à moins que les mouvements du bateau soient si violents qu’on devait se mettre à la cape ; à 13h, nous avions en général des patates bouillies et une viande quelconque sortie d’une boîte de conserve ; thé à 16h, et un autre repas, presque toujours une soupe épaisse ou du ragoût, pendant le quart allant jusqu’à vingt heures (dog watch). L’autre type de journée était quand nous étions à la cape. L’homme de quart pouvait alors rester à l’intérieur, jetant un oeil de temps en temps pour vérifier que tout allait normalement. Après quelques jours à avancer, il était agréable de se mettre à la cape et de pouvoir dormir tout son soûl.

Nous avions des réserves de nourriture énormes, j’avais partagé mes conceptions sur la quantité avec quelqu’un qui était spécialiste des expéditions arctiques et en conséquence il y avait 150 livres de biscuits, et les autres stocks à l’avenant. Le grand secret pour faire des plats différents avec à peu près les mêmes ingrédients est d’emporter des réserves d’épices, et de n’en utiliser qu’une à la fois. Nous avions un système de bouts pour tenir la barre, et si le vent n’était pas trop fort, l’homme de quart était libre de faire autre chose que barrer, par exemple se faire un chocolat chaud, et quand même garder le bateau sur son cap.
Pour la navigation, nous n’avions pas de loch, nous faisions confiance à l’estime, selon la vitesse et le cap du bateau, et la méthode se révélait assez précise. Nous comptions aussi sur la hauteur du Soleil, à différentes heures de la journée, trouvant ça plus simple que les relevés quand ils étaient possibles. En ce qui concerne l’heure, nous avions une bonne montre, qui avait été paramétrée. Elle n’était pas constante, et nous devions vérifier autrement la longitude et faire nos arrivées à terre grâce à des relevés successifs de latitude, selon la hauteur du Soleil à midi. Des experts m’ont dit qu’un chronomètre serait probablement plus affecté qu’une montre banale par les mouvements de Joan, bien que ça ne semble pas avoir été le cas sur Saoirse*.

Après le Groenland, nous rentrâmes dans dix jours de coups de vent quasi continus. La plupart du temps nous étions à la cape, avec une ancre flottante ou bien le tourmentin. Ce n’était pas aussi inconfortable que ça, au bout d’un moment on s’habitue aux mouvements et on peut faire à peu près n’importe quoi. On avait l’habitude de lire, ou de fumer, et j’ai même mis à profit un peu de l’effet de l’ancre flottante pour taper à la machine, des écrits que j’avais laissés traîner. Le plus éprouvant était le manque d’exercice, un exercice normal, et aussi la façon que le vent avait de se calmer un peu, juste assez pour qu’on puisse remettre à la voile, et à ce moment-là repartir de plus belle, nous forçant à tout enlever ! Le vent ne finissait jamais dans la même direction qu’au début : presque tous les coups de vent commençaient du sud-est et se terminaient au nord-ouest, ce qui produisait une mer difficile. Les embruns venaient d’à peu près tous les côtés, on ne pouvait pas mettre le nez dehors sans les cirés. Dans une mer normale, Joan restait au sec sous ancre flottante, mais dans une mer croisée, l’eau rentrait.

Le 1er septembre, nous avions l’ancre flottante, avec l’espoir d’avoir enfin une journée plus clémente. Mais le coup de vent ne faiblissait pas, le vent semblait souffler aussi fort qu’il pouvait et la mer paraissait aussi mauvaise que possible, et le soir ça empira, à la fois la mer et le vent. J’ai appris par la suite que c’était plus qu’un coup de vent, une tempête. Et même, le commandant d’un paquebot me dit que « ce n’était pas une tempête, mais un ouragan »… L’un deux dut se mettre à la cape, quelques voiliers furent perdus et plusieurs navires endommagés. Cela dans une zone à 200 milles au sud et un jour avant notre passage,nous étions probablement sur le bord de la tempête. Bien que c’était pire que tout ce que j’avais pu voir auparavant, il ne m’est jamais venu à l’esprit que quelque chose de catastrophique puisse arriver. Dès que mon quart fut terminé je descendis et m’endormis.

Je me souviens mal de la façon dont je me suis réveillée. Il était environ 22h. Il y eut un craquement terrifiant, et j’ai été éjectée de ma couchette, sans savoir où je me retrouvais. Dans le noir total. Je pensais que c’était peut-être déjà la mort, et je fus rassurée de constater que je pouvais encore penser. Puis, ma conscience revint, j’essayai d’ouvrir le panneau de descente, mais seulement pour réaliser que je passai mes mains à travers un trou béant dans le pont… Sinclair me dit que le mât était tombé, je le vis, flottant de façon dangereuse du côté bâbord. L’épave du mât devait être séparée du bateau avant qu’elle fasse des dégâts dans la coque. Et le pied d’eau dans la cabine devait être renvoyé à l’Atlantique… Il s’occupa du mât pendant que j’écopai. Vers une heure, le mât était largué et le bateau était vidé, mais prenant l’eau si vite que nous devions continuer à écoper avec un seau, parfois les deux ensemble. Le pont arraché fut fermé tant bien que mal avec des couvertures, en attendant le matin où on pourrait essayer de clouer des planches. Le jour suivant, nous essayâmes de réparer, calfater, couvrir les entrées avec une toile et clouer des bandes de plomb sur les trous. Une journée de travail et le bateau n’avait plus que des fuites limitées. Nous n’avions ni vêtement sec ni couchette sèche durant deux jours, ce qui rendait le travail sur le pont plutôt dur, mais nous avions du tabac, du thé et des biscuits.

Pendant que nous écopions, je remarquai deux choses curieuses, les planchers n’étaient pas revenus à leur place et des grains de café et des morceaux de fruits séchés étaient restés collés au plafond. Les dégâts au bateau eux aussi étaient bizarres, le mât s’était cassé à un pied au-dessus du pont, emportant avec lui les cadènes et déchirant environ huit pieds de pont du côté tribord. Le mât de misaine tenait encore, mais les haubans avaient été soulevés et avaient déformé l’arrière du bateau, une fissure laissait maintenant l’eau rentrer. Nous étions obligés d’écoper sans arrêt, les pompes étant hors d’usage, et cela pendant 18 h… A la fin, épuisés, nous nous décidâmes à essayer de fermer la fissure, et c’est avec des chaussettes que nous avons réussi plus ou moins à la colmater !

Le bateau avait été retourné par une vague, les deux mâts étaient passés sous la mer, la quille était à l’air à ce moment, et c’est quand son lest l’a redressé que le grand mât, pris sous le poids de l’eau, a claqué comme une allumette. La construction était très solide, mais la force exercée était si grande que des boulons en fer avaient été tordus. En essayant de se débarrasser du mât, nous avons perdu également l’ancre flottante, emmêlée dans le paquet de drisses et de haubans. Les dégâts sur la coque étaient importants. En plus du pont éventré, le safran était déformé, le roof enfoncé, et des joints décollés sur les côtés. La plupart des joints sur le pont étaient ouverts et diverses pièces d’accastillage, cadènes, taquets, rails d’écoutes, avaient été arrachés.

Les réparations de fortune prirent encore deux jours, et nous nous demandions si la pauvre coque pouvait encore supporter un coup violent. Sans voile ni ancre flottante, le bateau dérivait et c’était juste une question de temps avant qu’on rencontre la terre ou un navire pour nous recueillir. On s’aperçut en passant que l’ancre flottante n’était pas indispensable pour rendre le bateau vivable dans une tempête, un bon bateau, toutes voiles affalées, représente un havre rien qu’en le laissant à lui-même. On avait encore assez de matériel pour établir un mât de fortune tenu avec le bout-dehors, et les stocks de nourriture permettaient de tenir plus de deux mois, en rationnant. Quand la tempête se calma, nous lançâmes le foc, entre la proue et le mât de misaine, ce qui nous permit de dériver vers le sud-ouest.

Mais la coque était loin d’être étanche et il fallait nous relayer, l’un à la barre, l’autre à l’intérieur à écoper. Un soir enfin, vers 19h, c’était le 7 septembre, un steamer apparut au loin, ses mâts éclairés. Nous étions encore à son nord et allions vers lui, il n’y avait aucun doute sur la ligne à suivre. Joan était trop abîmée pour être sauvée, et il faudrait encore des semaines pour arriver à terre. En quelques secondes, Sinclair trouva les fusées, du type qui s’allume en frottant l’extrémité, et après deux échecs, l’une d’elle s’éclaira. Nous vîmes le bateau changer de cap… Le temps de rassembler quelques affaires, nos papiers et le journal de bord, et il arrivait sur nous. Il fit un tour, pour pouvoir dériver à notre vent, jusqu’à ce qu’il soit assez proche pour lancer un bout. La suite est un peu confuse dans mon esprit. On ne pouvait attacher la corde sur le pont, il n’y avait plus aucun taquet. Finalement, collés au navire, nous pûmes attraper l’échelle de cordée le long de sa coque, et l’un après l’autre embarquer sur le pont. Le passage d’un petit voilier à la stabilité d’un grand bateau, au moment où j’enjambai le bastingage, me donna une sorte de tournis et je fus un moment avant de reprendre mes esprits. De la proue, nous eûmes un dernier coup d’oeil sur notre voilier, l’entrée d’eau et les panneaux ouverts ont dû faire qu’il a coulé rapidement.
Ainsi prit fin notre dernière croisière sur la Joan.

Tiré de Total Loss, Jack Coote, 1985

Falmouth Quay Punts : punt signifie bateau à fond plat, comme les barques pour les balades romantiques ou en famille à Cambridge. Les Falmouth Quay Punts venaient à quai (d’où leur nom) pour faire la navette entre les navires au mouillage et le service des douanes à Falmouth, grand port et baie superbe au bout des Cornouailles, le port naturel le plus profond en Europe de l’Ouest et le troisième dans le monde sur cet aspect.

Autres yawls de moins de 30 pieds à gréement de cotre :

Images de Curlew, fameux Falmouth Quay Punt de 28 pieds (8,6 m) de 1905, sans moteur, sur lequel Tim et Pauline Carr ont vécu 32 ans, de 1968 à 2000, et fait le tour du monde. On voit le bateau ici dans l’Antarctique où le couple a passé cinq ans.

* Saoirse, son précédent bateau, prénom irlandais signifiant Liberté.

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Une Réponse to “Naufrage au large de Terre Neuve”

  1. Dans l’œil du cyclone | Le journal de Joli Rêve Says:

    […] Naufrage au large de Terre Neuve […]

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