La petite voix

Azores

A boat is always there – you never stop worrying about her whether you are aboard or ashore – she is always a presence in the mind and you’re conscious of her at all times. She may be laid up in some safe berth for the winter or hauled out of the water in a yard, but wherever you may be – at home in your virtuous bed or roistering in some gay spot, a chorus girl on each knee and the air thick with flying Champagne corks – a part of your consciousness is always reserved. When the wind moans round the eaves of the house it has a special significance, and you check off in your mind, one by one, the possible sources of danger. Men lie awake worrying about their bank balances, their waistlines, their wives, their mistresses actual or potential; but sailors worry about boats.

A boat is something more than an ingenious arrangement of wood and copper and iron – it has a soul, a personality, eccentricities of behaviour that are endearing. It becomes part of a person, colouring his whole life with a romance that is unknown to those who do not understand a way of life connected with boats. The older a boat becomes, the stronger the power. It gains in stature with each new experience – people look at boats with wonder and say ‘She has been to the South Seas’, or ‘She’s just back from the North Cape’, and the boat takes on a reputation in excess of that of its owner. Girl Stella had become a very real part of our lives – we each of us loved her with a deep respect.

Frank Mulville fmulville

Girl Stella, un ketch aurique de 40 pieds, ex-lougre des Cornouailles rénové – skippé par Frank Mulville, accompagné de sa famille et d’un ami (Richard Morris, second) -, était partie le premier août 1969 pour un tour de l’Atlantique depuis Heybridge Basin, près de Londres, pour faire escale successivement en Espagne, aux Canaries, puis aux Antilles et à la Jamaïque, atteinte à Noël. Après quoi ils passèrent près de trois mois à Cuba, de Santiago au sud-est à La Havane au nord-ouest, restant même une fois coincés 24h sur un récif en face de Santa Lucia, sur la côte nord.
Finalement, le bateau quitta la grande île le 15 mars, relâcha aux Bahamas et aux Bermudes, pour entamer une nouvelle traversée de l’Atlantique, vers l’est cette fois-ci, le 9 avril. Il fut perdu le 24, à Santa Cruz das Flores, aux Açores, dans un mouillage. Le skipper raconte les circonstances. L’histoire, poignante, sur le mode du crescendo, est parue sous le titre Girl Stella’s going dans Total Loss, de Jack Coote. On pourrait aussi l’appeler La petite voix, tant celle-ci revient constamment dans la tête du captain. Tout le périple de Girl Stella vers Cuba a été relaté dans un de ses livres, In Granma’s wake girl_stella_cuba

Étant un peu au sud de notre trajectoire, nous avions les Açores tout droit entre nous et l’Angleterre. « Bien sûr qu’on s’arrête ! » dit mon fils, « ce sera sympa d’aller un peu à terre dans une île inconnue ».

J’avais mes doutes : « Est-ce qu’on ferait pas mieux de rentrer directement à la maison ? » Célia et Adrian étaient d’accord. « Rentrons ! » dit Adrian, « On sera en retard pour la rentrée de toute façon, et en plus je veux voir le chien ! » Dick (le second) semblait quant à lui plus favorable à l’idée de voir les Açores. « Je dois dire que j’ai envie de voir les baleiniers », dit-il. La raison nous a amusé pendant des jours. « Allez, Papa, dit Patrick, on ne peut passer tout à côté de ces îles magnifiques, et pas s’arrêter ! »

Finalement, je transigeai. Si on allait seulement à Flores, la plus au nord, et restions peu, juste deux jours, ça ne prendrait pas trop sur notre temps et ça ne nous écarterait pas non plus de la route directe. Dans le guide nautique, il était indiqué que Flores avait une espèce de port, sans grands détails. C’était un centre baleinier, le dernier au monde je crois où les baleines sont chassées à la main, avec des harpons, sur des chaloupes. Si elles utilisaient l’île, il n’y avait pas de raisons qu’on ne puisse pas le faire nous aussi, et le port de Santa Cruz était du côté sous le vent et devait donc être bien abrité. « Après tout, ajouta Patrick, Sir Richard Grenville s’est arrêté à Flores aux Açores, pourquoi pas nous ? » « Bon, on va à Flores, mais deux jours seulement », décidai-je. « On en profitera pour faire de l’eau, et trouver des légumes frais », conclut Célia.

C’était une mauvaise décision. Je le savais. Une petite voix me le disait depuis un moment. Une décision dictée, non pas des considérations de sécurité ou de prudence de marin, ce que le guide appelait « un regard approprié sur la sûreté du navire », mais par rien d’autre qu’un caprice passager, un ensemble de désirs changeants. C’était faire confiance au hasard plutôt qu’à un plan sérieux. Une fois décidé, cela menait à d’autres décisions, prises une par une, chacune plutôt anodine, mais dont l’ensemble, accumulé, allait produire un malheur, et pour nous, dans notre microcosme, un désastre.

Le vent passa au sud-ouest comme nous approchions de Flores, le baromètre était un peu descendu, rien de bien grave, mais si on avait un coup de vent du sud-ouest, ce serait aussi bien de trouver un abri sous le vent d’une île avec des sommets élevés. Il n’y a pas de radiophare à Flores et à la différence de la plupart de nos principaux atterrissages, je devais compter uniquement sur mon sextant. Flores n’est pas une très grande île, peut-être la moitié de l’île de Wight, et il n’y en avait pas d’autre à moins de 130 milles, sauf Corvo, une très petite île au nord-est. Je complétai mon relevé du Soleil avec celui des étoiles du matin, et j’estimai avec confiance une heure d’arrivée : « On verra l’île à deux heures et demi cet après-midi, à bâbord, et il y a dix shillings pour le premier garçon qui voit la terre. » C’était le mardi 22 avril et nous avions parcouru 1700 milles en 13 jours, soit une moyenne supérieure à cinq noeuds. A 14h, Adrian aperçut l’île, sur l’étrave bâbord, poussant sa masse derrière une dentelle de nuages.

Nous mîmes quand même du temps à arriver au cap sud de Flores et nous le dépassèrent seulement en fin d’après-midi, pour longer la partie est de l’île, vers Santa Cruz, près de falaises abruptes et de montagnes qui tombaient tout droit dans l’Atlantique. Des maisons blanches sur les hauts semblaient nous faire signe avec leurs lumières intermittentes, tandis que les mouettes effectuaient des spirales sans fin contre les parois. En face de nous apparut la petite ville de Santa Cruz, avant que le Soleil ne disparaisse derrière un sommet. D’un seul coup, tout tomba dans l’obscurité. « Quel dommage, je pensais qu’on arriverait avant la nuit », dis-je à Célia. « Il va falloir attendre jusqu’au matin, quelle barbe ! », répondit-elle.

Nous affalâmes devant Santa Cruz et au moment où nous étions en train de ferler la grand-voile, deux feux rouges brillants apparurent tout à coup, l’un derrière l’autre, montrant l’entrée du port. « Tu en penses quoi ? dis-je à Dick, Tu crois qu’ils les ont allumées juste pour nous ? » « C’est possible, en tout cas ça doit être OK de faire une entrée de nuit, sinon ces feux ne seraient pas là. » J’allai voir Célia en bas. « Ils viennent d’allumer deux magnifiques feux d’entrée », lui dis-je. « Je crois qu’on va y aller plutôt que rester à se faire secouer toute la nuit. » « Je pense qu’on devrait plutôt attendre, voir où on met les pieds », répondit-elle. Je redemandai à Dick et décidai de passer outre. « Tout est à poste ? Mettez les amarres et les défenses et on y va ! » Je savais, bien à l’intérieur de moi-même, que c’était une bêtise. La petite voix était là encore : « Tu es un sacré crétin, Mulville », dit-elle. « Oh la ferme, je suis crevé, j’ai besoin d’une nuit de sommeil. »

Quand tout fut prêt pour accoster, la gaffe à poste, les aussières fixées, les défenses le long du bord, les lumières de côté allumées, l’ancre disponible pour un mouillage d’urgence, je mis le moteur au ralenti et dirigeai le bateau vers les feux, droit vers la falaise noire, qui était tout ce qu’on pouvait voir derrière eux. Bientôt, le ressac sur les rochers se fit entendre. « Je n’aime pas ça, Frank, dit Célia, je descends. » « Ce n’est pas trop tard pour faire demi-tour, ne sois pas idiot », la petite voix à nouveau…

« Dick, tu peux voir quelque chose ? », je criai vers l’avant. « Oui, il y a un passage en face, un peu à tribord ». « OK, tribord », « Vas-y doucement ! » « Doucement… » Tout d’un coup, nous étions entre des rochers, proches des deux côtés. Trop tard pour reculer maintenant. Une vague nous poussa vers l’avant. « A tribord toute ! », cria Dick. Je tournai la barre, ma bouche aussi sèche que le fond d’une cage à oiseaux, « C’est ça, juste en face, mets un peu en arrière ! », cria-t-il.

Il y avait devant nous un petit quai en pierre, avec une douzaine d’hommes dessus, tous criant en portugais. La houle était terrible, Girl Stella était balancée de haut en bas de façon inquiétante. Dick lança une amarre, tout de suite attachée et le bateau se rapprocha du quai. « On ne peut pas rester là, je lui criai, il faut repartir ! » Juste à ce moment-là, Girl Stella toucha le fond, de la pierre dure. Une seule fois, pas trop fort, et je l’éloignai du quai grâce au moteur, mais ça suffisait pour nous donner une frousse bleue. « Quelqu’un parle anglais ? », je criai. Un costaud se détacha, « Moi pilote, dit-il, ce port pas bon pour vous, la marée descend, pas assez d’eau. » Lui et deux de ses amis sautèrent à bord. « Marche arrière toute ! », dit-il. Ce que je fis, en mettant plus de gaz. Le pilote prit la barre. « Point mort. En avant doucement », dit-il. On aurait dit qu’on était entouré de rochers, de partout, et la houle jouait avec, éclaboussant l’air, retombant lourdement sur la pierre, avec un bruit de locomotive laissant échapper la vapeur, au départ d’une gare. Le pilote manoeuvrait d’avant en arrière, faisant tourner Girl Stella sur place très adroitement, comme s’il la connaissait depuis toujours. « Je sais pas comment vous êtes entrés là, dit-il, personne ne rentre ici de nuit. » « Mais alors bon Dieu, qu’est-ce que les lumières d’entrée font là ? » je dis. « Ce sont des pêcheurs », répondit-il…

C’était comme le milieu du labyrinthe de Hampton Court, mais éventuellement le pilote nous sortit de là, reculant, avançant, tournant, jusqu’à ce que le bateau soit enfin dehors, en mer dégagée. La salive me revenait progressivement. « Donne-moi un peu d’eau », demandai-je à Célia, dont la tête claire sortait anxieusement du capot. « On vous emmène à Porto Piqueran, dit le pilote, un mille plus au nord, ça ira pour vous là-bas. » On avança au moteur pendant un quart d’heure, puis le pilote mit le bateau vers une entrée entre les rochers. « Ne le laisse pas faire », dit la voix. « Mais tais-toi, bon sang, je ne vais pas lui dire son boulot. »

Il n’y avait pas de feux d’entrée ici, seulement la paroi noire du roc. « Pas de problème, dit le pilote, sentant mon appréhension, vous êtes OK ici. Sûr. Pas de houle. Je connais le chemin. » « Ça va bien » , dit en français un autre homme, pensant pour une raison quelconque qu’on venait de France, et voulant montrer qu’il parlait la langue. « Le Monsieur Pilote, il le connaît bien ici. » Le pilote était aussi bon que sa réputation. Il nous mena droit à un rocher en forme de tour, dominant sombrement avec la lumière faible des étoiles, puis à bâbord toute quelques mètres, puis à tribord et à bâbord encore, et soudain nous étions dans une petite anse, une trouée dans les rochers, mais pas plus de 20 m en tout, mais calme, sans une ride. « Mettez l’ancre, et on vous attache. »

Le pilote et ses aides montèrent dans l’annexe et fixèrent nos aussières aux rochers. Agiles, ils sautèrent à terre et mirent trois amarres de chaque côté, toutes celles qu’on avait sur le bateau. « Les meilleures devant, dit le pilote, les autres à l’arrière. Le vent est d’ouest », dit-il en montrant dans le ciel les nuages qui fonçaient vers l’Angleterre. « Toujours du vent fort de l’ouest ici ». Je réfléchissais un moment pendant qu’ils attachaient le bateau. « Pilote, je lui dis, supposez qu’on doive sortir rapidement, est-ce qu’il vaudrait pas mieux tourner le bateau, pour qu’il puisse faire face à la mer ? » « Non, dit-il, vent fort de l’ouest, toujours faire face au vent, meilleurs bouts à l’avant. » La petite personne dans ma tête insista : « Fais-le tourner, imbécile, mollasson, cet endroit peut se transformer en piège. » « Fous-moi la paix ! »

Ils nous attachèrent solidement, s’assurèrent que tout était au taquet, puis vinrent dans le carré pour prendre un verre. « Bon sang, vous avez eu de la veine de sortir de Santa Cruz », rit le pilote. « Aucun bateau n’est jamais arrivé de nuit là-bas. Vous êtes bien là, dormez tranquilles. » On les emmena à terre avec l’annexe, à un quai de pierre avec une volée de marche dans la roche et ils rentrèrent chez eux. « A demain matin, dormez bien. »

Et effectivement, nous avons bien dormi. Girl Stella était aussi immobile que si elle était à Bradwell Creek. Le baromètre descendait encore et le vent soufflait en tempête du sud-ouest, mais Porto Piqueran était en dehors de la tempête, la seule trace de vent se trouvait dans les nuages faisant la course loin au dessus de nous, et occasionnellement une rafale, détachée du corps du coup de vent, qui trouvait son chemin comme un soldat perdu autour de la montagne, pour descendre sur Porto Piqueran et hurler les dernières forces de son énergie au sommet du mât de Girl Stella, affolant le guidon 12m en haut de nous, dans une plainte vite étouffée dans la nuit. Dick plaisanta, « C’est bien un trou à cyclone ici, il n’y a pas assez de vent pour soulever les jupes d’une catin ! »
« Ne te réjouis pas trop vite », dit la petite voix, juste avant que je m’endorme.

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Le jour suivant, Mulville eut quelques difficultés quand les officiers des douanes l’accompagnèrent à Santa Cruz au bureau de la police internationale qui voulait garder leurs passeports. Après une longue discussion, il réussit à les convaincre.
« Le vent peut tourner dans la nuit, leur dit-il, nous pouvons être obligés de partir en catastrophe, on doit avoir nos passeports. »
Pour la deuxième nuit à Porto Piqueran, ils vérifièrent les amarres avant d’aller au lit, tout était en ordre.

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Les deux aussières les plus fortes étaient sur la proue, chacune attachée à un rocher. A tribord, il y en avait deux autres, l’une reliée à un anneau métallique fixé sur les marches, l’autre à un cône en pierre au bout du quai. Du côté bâbord, une longue amarre était attachée à l’avant sur un roc dans la partie sud du mouillage, et une deuxième du milieu du bateau vers un autre rocher. C’était un travail d’artistes.

« Avec tes aiguilles pour le crochet, tu pourrais nous faire un Balaclava avec tout ça », j’avais remarqué à Célia. En plus, l’ancre était mouillée, sans que ça serve à grand-chose à mon avis, étant donné le fond dur, avec peu de chaîne déployée. Dick avait vérifié dans la journée que les amarres ne frottaient pas contre la pierre et en avait éloigné deux avec des bouts. « Je crois que ça ira », lui dis-je avant de me coucher.

Un bateau est toujours là, vous ne cessez de vous préoccuper à son égard, que vous soyez à bord ou à terre, c’est toujours une présence dans votre tête, et vous en êtes conscient à tout moment. Il peut être à l’abri en sécurité pour l’hiver, ou bien remonté à terre dans un jardin, mais où que vous soyez, chez vous dans votre lit vertueux, ou en train de faire la noce dans un endroit animé, avec une chorus girl sur chaque genou et l’air plein de bouchons de champagne, une partie de votre esprit est toujours occupée. Quand le vent gémit sur le toit de la maison, ça prend un sens particulier, et vous êtes là, à éliminer une par une les causes de danger. Les hommes restent éveillés en pleine nuit, préoccupés par leur compte en banque, leur tour de taille, leur femme ou leur maîtresse réelle ou potentielle, mais les marins pensent à leur bateau.

Un bateau est bien plus qu’un ingénieux assemblage de bois, de cuivre et de fer, un bateau a une âme, une personnalité, des particularités de comportement qui le rendent attachant. Il devient une part de la personne, animant sa vie entière d’une sorte de romance, inconnue à ceux qui ne comprennent pas un mode de vie associé aux navires. Et plus il vieillit, plus son pouvoir est envahissant. Il gagne en stature à chaque nouvelle expérience, les gens le regardent avec admiration et disent, « Il a parcouru les mers du sud », « il revient juste du Cap Nord », et le bateau gagne une réputation, bien au-delà ce celle de son propriétaire. Girl Stella était devenue une part bien réelle de nos vies, chacun de nous l’aimait avec un respect profond.

Je dormis mal, me réveillant souvent, à l’affût. À deux heures du matin, il commença à pleuvoir, doucement d’abord, puis de plus en plus fort, et je pouvais entendre l’eau s’écouler dans les plis de la grand-voile et tambouriner sur le roof. Vers 4h, j’entendis un léger choc, je me demandai ce que c’était, et puis je l’entendis à nouveau et je sus ce que c’était. C’était l’annexe qui tapait contre la poupe. J’eus une sueur froide. Si l’annexe cognait ainsi, c’est que le vent avait tourné. Je me levai, mis mon ciré sur mon pyjama et sortis sur le pont. Il faisait froid, la température avait baissé de quelques degrés, il pleuvait des cordes et une légère brise de nord-est entrait directement dans la crique.

Je déplaçai l’annexe et l’attachai à l’avant où elle pouvait s’éloigner du bateau. Je revins dans la cabine, m’habillai et appelai Dick. Je tapai un peu le baromètre, qui descendit sur le coup. « Dick, le vent a changé, on doit sortir d’ici rapidement, et le baromètre tombe. On peut pas rester ici avec un vent d’est. » Dick se leva et mit la tête dehors, sous la pluie battante, il faisait noir comme dans un four. Je crois qu’il pensait que j’étais trop nerveux, réagissant de façon excessive.

« On ne peut pas faire grand-chose là-dedans, dit-il, si on arrive à détacher le bateau, et à le retourner, on ne peut s’extirper de là avec cette obscurité. Tout ce qu’on peut faire c’est attendre le matin et aviser. » Il se recoucha, et très vite il se mit à ronfler paisiblement…

La petite voix dit, « réveille-le, commencez le boulot, tout de suite ! » « Tais-toi ! Il a raison, on ne peut même pas voir sa main devant soi, comment peut-on aller vers la mer dans ces conditions ? » Je fis le tour du pont, il y avait plus de houle, et Girl Stella commençait à monter et descendre sur la vague, tirant sur les amarres qui se raidissaient à l’arrière, mais celles de l’avant, l’amarre solide en nylon notamment, étaient complètement détendues.

Je descendis, m’assis dans le carré et essayai de lire. Je me fis un café et me réchauffai avec le mug entre les mains et la fumée montant vers mon visage.

Puis je retournai sur le pont. Le vent commençait à monter, la houle était plus forte, et déjà de l’écume apparaissait au sommet des vagues. La pluie aussi augmentait, devenant oblique avec le vent qui rentrait dans le mouillage. Girl Stella tirait sur ses amarres à l’arrière, avec des coups secs, des claquements d’une force inquiétante. Très lentement, de façon réticente aurait-on dit, la lumière montait. Je descendis et secouai Dick, « Viens, pas une seconde à perdre, il commence à faire jour. » Je tapotai le baromètre encore, qui descendit un peu plus.

Ça me parut des siècles avant que Dick arrive sur le pont, dans son ciré. « D’abord on remonte l’ancre. Elle ne sert à rien et elle ne fera que nous gêner. Ensuite les amarres à l’avant, laisse-les dans l’eau, elles dériveront dans le sens du vent et on les remontera après. Ensuite, marche arrière avec le moteur et on fera tourner le bateau en s’aidant d’une des amarres. » On se mit au travail, c’était un soulagement de sortir de l’inactivité éprouvante des deux dernières heures. Comme l’ancre remontait, Célia se réveilla et sortit la tête du capot, « Qu’est-ce qui se passe ? » « On sort de là, regarde le temps, on lui fait faire demi-tour, mieux vaut réveiller les garçons aussi. » En quelques minutes, ils étaient tous sur le pont, équipés.

L’ancre fut remontée facilement et je démarrai le moteur. On détacha les aussières de l’avant et une autre ligne fut préparée pour tenir le bateau une fois qu’il aurait été retourné, depuis, la proue en l’attachant à celle de l’arrière tribord, qui deviendrait alors l’amarre d’avant bâbord. Le vent soufflait maintenant avec une rare férocité, augmentant à chaque minute. La houle devenait dangereuse et tapait l’arrière du bateau de plus en plus fort, envoyant des colonnes d’écumes dans les haubans de misaine. Je changeai l’annexe en l’amarrant à l’arrière, et elle montait et descendait, tapant sur la coque.

Nous étions presque prêts quand il y eut un claquement strident, comme quelqu’un qui pincerait une corde de violon. Je levai les yeux et vit que l’amarre arrière qui nous retenait avait subi un choc de trop. Elle avait cédé au milieu et était revenue sur le bateau comme un élastique. Girl Stella commença à aller vers les rochers sur bâbord, je sautai dans le cockpit, mis le moteur en marche arrière, les gaz à fond, et la barre à tribord toute. Elle commença à gagner vers le vent. « Lâche l’amarre arrière bâbord », je criai à Dick. Il commença à la détacher du taquet. « Jette-là bien au loin, on y arrive ! » Le moteur vibrait et grondait, l’écume sur la poupe nous griffait le visage, le vent hurlait dans nos oreilles, mais le bateau reculait. « Brave fille, je murmurai, on va te sortir de là. »

Et puis le moteur s’arrêta… Soudainement, irrévocablement, l’amarre arrière cassée s’était enroulée une douzaine de fois autour de l’arbre de l’hélice.
« Maintenant tu es vraiment mal », dit la petite voix.

Girl Stella commença à dériver inexorablement vers les rochers, plus rien ne l’arrêtait, pas d’amarre à tribord, pas de moteur. « Des défenses, par là, vite ! » criai-je aux garçons et à Célia. « Protégez-la le mieux possible. Je vais mettre une autre amarre ! » (à Dick). Il y en avait une autre assez longue pour atteindre la côte, encore dans un coffre à l’avant (fo’c’s’le). Le haut du coffre était rempli de jouets et de livres des garçons, et de l’accordéon de Patrick. Je jetais le tout pour tendre le bout de l’amarre par le capot. « Célia, criai-je, tends-le moi dans l’annexe. » Au moment où je descendais dans leStarling (notre annexe), je sentis le bateau toucher le rocher, assez doucement, ce qui m’étonna un peu. Peut-être que c’était une face polie, et qu’ils avaient pu amortir le choc avec les défenses, en attendant qu’on sorte l’amarre. Je ramais désespérément vers la côte, le bout de l’aussière amarrée à un taquet de l’annexe. La houle tapait fort contre les marches du quai, je pouvais voir l’anneau métallique, mais sans pouvoir l’atteindre. Dès que le bateau s’en approchait, il était soulevé par une vague, glissait sur les marches et retombait dans le creux. J’enlevai mon pantalon et ma chemise, plongeai dans la mer avec le bout, déséquilibrant le bateau au moment où je sautai, et essayai de monter sur les marches. Mais il n’y avait rien pour se tenir et, par trois fois, le poids de l’amarre me tira en arrière. Finalement, dans un dernier effort, je pus me recroqueviller sur une marche et atteindre l’anneau. « Tirez ! », je criai à Célia. Je revins à la nage, et m’agrippai à la sous-barbe pour remonter, complètement gelé.

Avec Dick, on a mis l’amarre sur le winch et commencé à déhaler le bateau. La corde se tendit et l’avant bougea, se dégageant des rochers, mais ceux sous la poupe, et au niveau du puisard, avaient changé de position, faisant des dégâts dans la coque. Ils étaient bien trop bas sous l’eau pour que les défenses servent à quelque chose. Puis le bateau s’arrêta. La corde était tendue, mais quelque chose bloquait. Dick alla à l’arrière pour regarder, « On est attaché, dit-il, chaque putain de corde est entourée autour de l’hélice et nous retient. » Je regardai aussi, il faisait jour maintenant, et je pouvais voir un amas de cordage sur l’hélice. « Je vais la dégager. »

Dick me donna son couteau aiguisé comme un rasoir, et je sautai à nouveau par-dessus bord, je descendis pour trouver un enchevêtrement de cordages, fait de deux amarres, je réussis à en couper une et remontai pour respirer. L’arrière de Girl Stella était juste au-dessus de moi, les vagues la faisaient monter et retomber sur le fond avec toute la force de son poids. Je pouvais entendre la pierre rentrer dans la coque, les craquements caractéristiques, reconnaissables entre tous, du bois éclaté par une force irrésistible. Je sus alors que c’était fini.

Je plongeai quand même à nouveau, et coupai l’autre corde, nageai jusqu’à l’avant, avec un peu de mal du fait des vagues, et remontai à bord. Dick et moi tournions le winch avec fureur, et le bateau bougea un peu, et puis, comme la houle arrivait davantage sur le côté, il se souleva et s’écrasa avec un craquement horrible. Il ne bougerait plus. Comme j’allai à l’arrière, Célia était à la pompe à main et Patrick dans le local du moteur pour lancer la pompe électrique. Adrian arriva du carré et je l’entendis dire calmement à Célia, « Maman, je ne veux pas te faire peur, mais l’intérieur est plein d’eau ».

« C’est la fin, dis-je à Célia, tout le monde met les gilets de sauvetage, il va falloir nager jusqu’à terre ».

Nous descendîmes, l’eau était à hauteur du genou, et nous la regardions monter encore. Girl Stella cognait toujours, et à chaque fois qu’elle frappait la roche, nous entendions la lourde structure de bois craquer, les planches se casser. Je regardai Célia. Son visage était gris, ses cheveux pendaient en désordre, et elle avait une expression de tristesse sans fond. Nous restions là un moment, au milieu du désastre. Tous les objets familiers, de notre vie quotidienne, allaient et venaient à travers la cabine, bientôt avalés par la mer. Des livres que nous avaient donnés les Cubains, leurs pages ouvertes et semblant désireuses de convertir l’océan à la révolution, le magnétophone d’Adrian, des vêtements, une orange, la bouilloire, des pellicules photos, mon chapeau, des jeux, la règle pour faire le point, l’étui à lunettes de Célia, toutes sortes d’objets sortis de leur contexte, avec un côté moqueur, au hasard, perdant toute signification. L’ordre et la symétrie de nos vies étaient ainsi déchirés et éparpillés.

Je voyais sur le visage de Célia qu’elle était arrivée à la fin d’un long voyage, Girl Stella lui était chère, et elle était détruite sous ses yeux. Des années de lutte avec la mer venaient à se terminer, les plus grandes réussites, les crises éprouvantes, les joies simples et légères et tout l’inconfort d’un bateau, tout ça, d’aventure en aventure, arrivait à cette spirale finale. Une sorte de zénith explosif, et pour elle c’était bien une impasse, elle ne pouvait continuer. Je sus à cet instant même qu’elle ne reviendrait plus jamais en bateau avec moi. J’avais trahi sa confiance, sa foi en moi. Auparavant on s’en était toujours sortis, arraché une victoire d’un désastre, mais là, elle était confrontée à une vérité aveuglante. Je mis mes mains dans les siennes, plaidant pour un regard de sympathie.

Mais elle passa les gilets de sauvetage à Dick par le capot, puis elle prit un sac en plastique, pour y mettre les journaux de bord, celui du bateau, ceux des enfants, le sien, et divers objets. J’étais incapable de penser, paralysé par le froid. J’attrapai mon portefeuille et un livret de traveller’s cheques, l’argent qui restait, et je mis tout ça dans le sac. Je jetai un dernier regard sur le baromètre et l’horloge, brillant sur la cloison, le réchaud, sa porte ouverte avec de l’eau qui coulait sur les brûleurs, la lampe qui se balançait avec des mouvements saccadés, et, flottant paresseusement au-dessus du plancher, la boîte des papiers du bateau, Girl Stella, Penzance, écrit sur le couvercle.

Sur le pont, les garçons mettaient calmement leurs gilets. Je me penchai pour aider Patrick avec les lacets. « C’est la fin, Papa, dit-il doucement, la fin de Girl Stella, pauvre, pauvre Girl Stella. »

Maintenant elle s’était posée profondément dans l’eau et ses mouvements fendaient le cœur. Elle avait perdu sa vivacité et quand elle se balançait sur la houle, c’était dans une embardée lente, fatiguée. Sa stabilité, ce sens de récupération rapide, sa réactivité, tout ça avait disparu. « Vite, elle peut se retourner (turn turtle), on doit partir. J’y vais en premier, puis les garçons, puis toi, Célia, et Dick en dernier. Attrapez la corde pour vous tirer, je vous aiderai sur les marches. »

Je sautai à la mer, trouvai l’amarre et criai : « Viens, Pad, saute ! » Patrick hésita un moment, puis il plongea, et remonta à la surface à mes côtés, haletant de froid. Puis Adrian, puis Célia. Nous nous déhalâmes sur la corde. La houle était encore plus forte maintenant, une mer vicieuse se cassait dans la crique. C’était plus difficile de se hisser sur les marches. L’anneau verrouillé était très au-dessus de l’eau et il fallait lâcher la corde pour nager sur les derniers mètres. Mes faibles mouvements portaient à vide dans la houle, comme un fétu j’étais porté d’avant en arrière devant le quai, la petite trouée des marches me passant devant les yeux, comme j’étais porté d’un côté et de l’autre. Puis, plus par un caprice de la houle que par mes propres efforts, je fus jeté lourdement sur la marche du bas et je pus me relever. J’attrapai Patrick par un bras et le tirai vers le haut, puis Adrian passa devant moi et je pus saisir son gilet et l’aider à s’assoir sur la marche. Ce fut plus difficile avec Célia, elle était paralysée de froid, elle était alourdie, glissante, et il semblait que je ne pouvais rien attraper sur elle. Finalement elle réussit à s’approcher des marches, et avec Patrick, on la tira, en s’agrippant, en poussant, et elle put se mettre enfin sur ses pieds. « Vite, montez, avant que la mer vous prenne à nouveau ! »

Dick n’était pas là. Je regardai et vis que Girl Stella s’était déplacée vers l’avant, et était maintenant en travers d’un roc en forme de pilier. Je vis qu’il était descendu et avait remonté les deux sextants et les avait placés sur le bord d’un rocher qu’il pouvait atteindre. Girl Stella était bien enfoncée dans l’eau et coulait rapidement. « Dick, je criai, sors, maintenant ! » Si elle coulait avant qu’il parte, il ne pourrait utiliser l’amarre et je doutai qu’il puisse nager jusqu’à nous, dans cette mer qui se cassait. Il jeta un dernier regard, et de façon réticente il sauta enfin, et à son tour se déhala sur la corde, une main et puis l’autre, jusqu’à ce que je puisse l’aider à monter.

Nous étions un groupe bien misérable, tremblant de froid, sur ce petit quai en pierre, à observer Girl Stella dans ses derniers instants. Un objet de grâce et de beauté, agile, marin, douce même dans ses réactions à nos sollicitations, et en même temps un bloc de sécurité. On s’était toujours sentis protégés sur elle, nous savions qu’elle ferait toujours tout ce qu’on lui demanderait. C’était notre maison, elle nous donnait une sorte de dignité, dont nous aurions été dépourvus sans elle.

Et elle arrivait à sa fin, non pas par sa faute, par un manque quelconque de sa part, une faille, mais du fait d’un mauvais usage, du non-respect des principes marins élémentaires. Je sentais tout le poids de ma responsabilité sur les épaules. C’était une tache qui ne pourrait jamais être effacée, rien de ce que je pourrais faire à l’avenir ne pouvait me soulager du fait que j’avais détruit un objet de simple beauté.

girl_stella

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5 Réponses to “La petite voix”

  1. Claire Says:

    Quelle histoire, quel suspense ! On est accroché jusqu a la dernière ligne.

    • JB Says:

      Oui, elles ne sont pas toutes aussi bien écrites en plus, et là le type a un vrai talent pour faire monter la sauce.

  2. jycaro Says:

    Superbe histoire. Belle traduction. Vivement la publication.

  3. Dans l’œil du cyclone | Le journal de Joli Rêve Says:

    […] Naufrage aux Açores […]

  4. Caunegre Alain Says:

    Prenant à en oublier de respirer, mauvais sort aux Açores.

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