Un usurier juif

Le thème du poète maudit, rejeté par la société, acculé au suicide comme Thomas Chatterton, représenté ici par Henry Wallis, est bien sûr récurrent chez les romantiques, de Vigny à Keats, en passant par Wordsworth ou Baudelaire. Nul ne l’a mieux exprimé que ce dernier, dans l’Albatros*, sonnet inspiré par un voyage à la Réunion, lorsque son beau-père, le général Aupick, excédé par les frasques du jeune homme, il a vingt ans, l’expédie sur un grand navire, « glissant sur les gouffres amers » :

Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l’archer ;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.

Chatterton est un préromantique, il meurt à dix-sept ans en 1770, le débat continue sur son oeuvre, essentiellement une imitation de poèmes du Moyen Âge, qu’il avait tenté de faire passer pour authentiques. Wallis peint ici la mort du « marvellous boy » (Wordsworth) en prenant pour modèle son ami, le jeune George Meredith. Il s’enfuira peu après en Italie avec sa femme (Wallis avec la femme de Meredith)… Le tableau rappelle celui de Egg, sur la mort de Buckingham ; comme la toile représentée ici est postérieure, il semble bien qu’il s’en soit inspiré. Les deux œuvres sont au musée de l’art britannique de Yale.

Les contemporains des romantiques n’ont pas toujours été aussi tendres pour Chatterton, c’est le cas de Pierre Larousse, qui tient un discours au vitriol sur le jeune homme dans son dictionnaire du XIXe siècle, à propos de l’oeuvre de Vigny, discours très conservateur, mais non dénué de bon sens :

Voilà ce Chatterton, ce grand homme méconnu qu’Alfred de Vigny a mis en scène, en le faisant, de plus, follement amoureux d’une femme mariée. Dès le début de la pièce, Chatterton annonce qu’il se tuera ; c’est chez lui une idée fixe. Il a dix-huit ans, mais il trouve que son œuvre est déjà assez considérable pour que la fortune et la réputation rampent à ses pieds comme des esclaves ; il lui semble très-étonnant que la société ne s’empresse pas de venir payer ses dettes et de le porter en triomphe. Aussi, tant pis pour le genre humain ! c’est lui qui l’aura voulu ! Chatterton va se tuer ! Pauvre fou, qui accuse les autres au lui de s’accuser lui-même, qui use toutes ses forces, toute son énergie en des plaintes ridicules et des récriminations stériles, au lieu de travailler pour s’acquitter envers ses créanciers, de travailler encore pour arriver à cette gloire qu’il ambitionne si ardemment ! Mais non, le dédain et la colère l’empêchaient de demander aide et secours ; cet ambitieux de petite taille ne voyait personne digne d’être son protecteur, et le suicide lui parut la seule vengeance digne de lui. Gustave Planche a écrit quelque part : Toute la vie de Chatterton se résume dans un seul mot : l’orgueil. S’il y a un drame à construire avec son nom, c’est l’orgueil qui posera les fondements de l’édifice. En effet, il eût fallu montrer comment l’orgueil mal entendu peut mener de la pauvreté à l’avilissement, et de l’avilissement au suicide. Ce n’est pas là ce qu’a fait Alfred de Vigny.

Que reste-t-il donc pour nous intéresser à cette figure ? Chatterton n’aime rien : ni son pays, car il a prostitué sa plume à tous les partis, ni une femme, car son amour pour Ketty est un amour de tête et rien de plus. Il n’aime pas même son talent, auquel il croit tant cependant ; car, s’il l’aimait, il ne voudrait pas le tuer sitôt. Non, Chatterton n’aime que lui-même ; c’est un égoïste, un orgueilleux, qui ne saurait intéresser à aucun titre. À proprement parler, il n’y a pas d’action dans Chatterton ; l’analyse y supplée de son mieux, toujours habile et ingénieuse, souvent savante et profonde, et constamment rehaussée par un style amoureusement châtié.

Tel est ce drame bizarre et maladif, qui obtint d’abord un vif succès, et laissa ensuite le parterre assez froid, lors d’une reprise tentée il y a quelques années. Pour nous, malgré les beautés incontestables de cette œuvre, nous applaudissons presque à ce dernier échec. Cette littérature malsaine exerce une déplorable influence. Sans doute, les forts, les athlètes vigoureux de la pensée ne se laissent pas détourner de leur route par ces mièvreries sentimentales ; mais combien d’orgueilleux, d’impuissants ne peuvent-elles pas pousser au suicide, cette ultima ratio des faibles ! Chatterton n’est pas seulement un orgueilleux, comme l’a dit G. Planche, c’est avant tout un impuissant. Nous le connaissons bien ce personnage aux longs cheveux, au regard élégiaque ; n’est-ce pas lui qui hausse dédaigneusement les épaules au seul mot : industrie ? Ne lui parlez pas des merveilles de la science. Chemins de fer, télégraphe, qu’est-ce que tout celà ? la vile matière, contre laquelle il faut réagir au nom du pur esprit ! Phraséologie ridicule et vide qui a fait son temps ! Plus de ces êtres inutiles à eux-mêmes et à la société, qu’ils contemplent du haut de leurs dédains ; plus de ces impuissants, de ces envieux qui passent leur vie à se dresser un piédestal, et qui n’ont, à leur heure dernière, ni une œuvre ni une bonne action à présenter. M. Alfred de Vigny sera, nous l’espérons, le dernier poète qui chantera les louanges de ces héros poitrinaires et ridicules.

La pièce d’Alfred de Vigny, Chatterton, drame en prose en trois actes de 1835, n’est plus guère jouée de nos jours, c’est dommage car il y a des passages étonnants, comme cette intervention du mari de Kitty Bell (Kitty dont le jeune Chatterton est amoureux), un beauf particulièrement croustillant, patron caricaturé de façon amusante par Vigny, face à ses ouvriers mécontents. Le texte évoque le machinisme et ses effets, les réactions violentes des luddites sont alors dans tous les esprits. On est au cœur de la révolution industrielle en Angleterre, dans les années 1830, quand aucun effet social bénéfique n’est encore là, quand l’exploitation féroce et le travail des enfants battent leur plein. Mais Vigny le bel esprit ne peut malheureusement se détacher entièrement des préjugés de son temps (tout comme Hugo** hélas), « l’usurier juif » revient pour symboliser ce qu’il déteste :

John Bell – Homme de quarante-cinq à cinquante ans, vigoureux, rouge de visage, gonflé d’ale, de porter et de roast-beef ; étalant dans sa démarche l’aplomb de sa richesse ; le regard soupçonneux, dominateur ; avare et jaloux, brusque dans ses manières et faisant sentir le maître à chaque geste et à chaque mot.

Ne m’avez-vous pas tous vu compagnon parmi vous ? Comment suis-je arrivé au bien-être que l’on me voit ? Ai-je acheté tout d’un coup toutes les maisons de Norton avec sa fabrique ? Si j’en suis le seul maître à présent, n’ai-je pas donné l’exemple du travail et de l’économie ? N’est-ce pas en plaçant les produits de ma journée que j’ai nourri mon année ? Me suis-je montré paresseux ou prodigue dans ma conduite ? – Que chacun agisse ainsi et il deviendra aussi riche que moi. Les machines diminuent votre salaire, mais elles augmentent le mien, j’en suis très fâché pour vous, mais très content pour moi. Si les machines vous appartenaient, je trouverais très bon que leur production vous appartînt ; mais j’ai acheté les mécaniques avec l’argent que mes bras ont gagné : faites de même, soyez laborieux et surtout économes. Rappelez-vous bien ce sage proverbe de nos pères : Gardons bien les sous, les shillings se gardent eux-mêmes. Et maintenant qu’on ne me parle plus de Tobie ; il est chassé pour toujours. Retirez-vous sans rien dire, parce que le premier qui parlera sera chassé, comme lui, de la fabrique, et n’aura ni pain, ni logement, ni travail dans le village. (Ils sortent.)

Le Quaker – Courage, ami ! Je n’ai jamais entendu au Parlement un raisonnement plus sain que le tien.

John Bell revient, encore irrité, et s’essuyant le visage. Et vous, ne profitez pas de ce que vous êtes quaker pour troubler tout, partout où vous êtes. Vous parlez rarement, mais vous devriez ne jamais parler. Vous jetez au milieu des actions des paroles qui sont comme des coups de couteau.

Le Quaker – Ce n’est que du bon sens, maître John, et quand les hommes sont fous, cela leur fait mal à la tête. Mais je n’en ai pas de remords ; l’impression d’un mot vrai ne dure pas plus que le temps de le dire ; c’est l’affaire d’un moment.

John Bell – Ce n’est pas là mon idée : vous savez que j’aime assez à raisonner avec vous sur la politique ; mais vous mesurez tout à votre toise, et vous avez tort. La secte de vos quakers est déjà une exception dans la chrétienté, et vous êtes vous-même une exception parmi les quakers. Vous avez partagé tous vos biens entre vos neveux ; vous ne possédez plus rien qu’une chétive subsistance, et vous achevez votre vie dans l’immobilité et la méditation. Cela vous convient, je le veux ; mais ce que je ne veux pas, c’est que, dans ma maison, vous veniez, en public, autoriser mes inférieures à l’insolence.

Le Quaker – Eh ! Que te fait, je te prie, leur insolence ? Le bêlement des moutons t’a-t-il jamais empêché de les tondre et de les manger ? Y a-t-il un seul de ces hommes dont tu ne puisses vendre le lit ? Y a-t-il dans ce bourg de Norton une seule famille qui n’envoie ses petits garçons et ses filles tousser en travaillant tes laines ? Quelle maison ne t’appartient pas et n’est chèrement louée par toi ? Quelle minute de leur existence ne t’est pas donnée ? Quelle goutte de sueur ne te rapporte un shilling ? La terre de Norton, avec les maisons et les familles, est portée dans ta main comme le globe dans la main de Charlemagne. Tu es le baron absolu de ta fabrique féodale.

John Bell – C’est vrai, mais c’est juste. La terre est à moi, parce que je l’ai achetée ; les maisons, parce que je les ai bâties ; les habitants, parce que je les loge ; et leur travail, parce que je le paye. Je suis juste selon la loi.

Le Quaker – Et ta loi, est-elle juste selon Dieu ?

John Bell – Si vous n’étiez pas quaker, vous seriez pendu pour parler ainsi.

Le Quaker – Je me pendrais moi-même plutôt que de parler autrement, car j’ai pour toi une amitié véritable.

John Bell – S’il n’était vrai, docteur, que vous êtes mon ami depuis vingt ans et que vous avez sauvé un de mes enfants, je ne vous reverrais jamais.

Le Quaker – Tant pis, car je ne te sauverais plus toi-même, quand tu es plus aveuglé par la folie jalouse des spéculateurs que les enfants par la faiblesse de leur âge. Je désire que tu ne chasses pas ce malheureux ouvrier. Je ne te le demande pas, parce que je n’ai jamais rien demandé à personne, mais je te le conseille.

John Bell – Ce qui est fait est fait. Que n’agissent-ils tous comme moi ! Que tout travaille et serve dans leur famille. […] Tobie était un ouvrier habile, mais sans prévoyance. un calculateur véritable ne laisse rien subsister d’inutile autour de lui. Tout doit rapporter, les choses animées et inanimées. La terre est féconde, l’argent est aussi fertile, et le temps rapporte l’argent. Or les femmes ont des années comme nous ; donc c’est perdre un bon revenu que de laisser passer ce temps sans emploi. Tobie a laissé sa femme et ses filles dans la paresse ; c’est un malheur très grand pour lui, je n’en suis pas responsable.

Le Quaker – Il s’est rompu le bras dans une de tes machines.

John Bell – Oui, et même il a rompu la machine.

Le Quaker – Et je suis sûr que dans ton cœur tu regrettes plus le ressort de fer que le ressort de chair et de sang : va, ton cœur est d’acier comme tes mécaniques. La société deviendra comme ton coeur, elle aura pour dieu un lingot d’or et pour souverain pontife un usurier juif. Mais ce n’est pas ta faute, tu agis fort bien selon ce que tu as trouvé autour de toi en venant sur la terre : je ne t’en veux pas du tout, tu as été conséquent, c’est une qualité rare. Seulement, si tu ne veux pas me laisser parler, laisse-moi lire. (Il reprend son livre, et se retourne dans son fauteuil).

Alfred de Vigny, Chatterton (Acte I, scène 2)

* Pas moins de cinq traductions du poème en anglais sur ce site consacré aux Fleurs du mal, dont aucune bien sûr ne peut rendre la mélodie fabuleuse du texte original.

** Par exemple dans Ruy Blas (Ô ministres intègres ! Conseillers vertueux…)

La moitié de Madrid pille l’autre moitié.
Tous les juges vendus. Pas un soldat payé.
Anciens vainqueurs du monde, Espagnols que nous sommes.
Quelle armée avons-nous ? À peine six mille hommes,
Qui vont pieds nus. Des gueux, des juifs, des montagnards,
S’habillant d’une loque et s’armant de poignards.

Gérard Philippe, inégalé.

Chatterton est aussi un roman de Peter Ackroyd, sur le héros romantique, paru en 1987.

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2 Réponses to “Un usurier juif”

  1. leo Says:

    Étonnant, le gars en question est décrit plus comme industriel que comme «usurier». Et il s’appelle Bell… Nom juif ?

    • JB Says:

      Non, Bell est un bon industriel anglais, typique de son époque, un Anglais « de souche » pourrait-on dire ;), c’est le quaker qui généralise ce qu’il voit être les travers de la société et l’avenir encore pire, avec l’adoration du veau d’or et le « souverain pontife usurier juif ».

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