Le Désert

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Le prêche au désert, ou Les héros de la liberté de conscience, tableau de Max Leenhardt (1853-1941)

Le mot Désert pour les protestants français désigne la période de persécution entre 1685, révocation de l’édit de Nantes par Louis XIV (l’édit de Nantes était un édit de tolérance relative d’Henri IV, en 1598, qui avait mis fin aux guerres de religion), et 1787, édit de tolérance sous Louis XVI, à la veille de la Révolution, avec l’influence des Lumières. Il désigne aussi le fait que les assemblées religieuses protestantes se déroulent dans la clandestinité durant un siècle, dans des endroits secrets, écartés, des grottes, des forêts, des montagnes reculées, bref des « déserts ». Il fait référence enfin à la période des 40 années de l’exode quand les Hébreux quittent l’Egypte et l’esclavage et errent dans le désert, avant d’atteindre la terre de Canaan.

Saint-Simon, ainsi que Vauban, s’opposent à la révocation de l’édit de Nantes, avec des arguments modernes, l’appauvrissement du pays, l’enrichissement de ses rivaux, là où les Huguenots vont se réfugier et apporter leur talent, industrie, travail, sérieux, etc. :

La révocation de l’édit de Nantes sans le moindre prétexte et sans aucun besoin, et les diverses proscriptions plutôt que déclarations qui la suivirent, furent les fruits de ce complot affreux qui dépeupla un quart du royaume, qui ruina son commerce, qui l’affaiblit dans toutes ses parties, qui le mit si longtemps au pillage public et avoué des dragons, qui autorisa les tourments et les supplices dans lesquels ils firent réellement mourir tant d’innocents de tout sexe par milliers, qui ruina un peuple si nombreux, qui déchira un monde de familles, qui arma les parents contre les parents pour avoir leur bien et les laisser mourir de faim; qui fit passer nos manufactures aux étrangers, fit fleurir et regorger leurs États aux dépens du nôtre et leur fit bâtir de nouvelles villes, qui leur donna le spectacle d’un si prodigieux peuple proscrit, nu, fugitif, errant sans crime, cherchant asile loin de sa patrie; qui mit nobles, riches, vieillards, gens souvent très estimés pour leur piété, leur savoir, leur vertu, des gens aisés, faibles, délicats, à la rame, et sous le nerf très effectif du comité, pour cause unique de religion; enfin qui, pour comble de toutes horreurs, remplit toutes les provinces du royaume de parjures et de sacrilèges, où tout retentissait de hurlements de ces infortunées victimes de l’erreur, pendant que tant d’autres sacrifiaient leur conscience à leurs biens et à leur repos, et achetaient l’un et l’autre par des abjurations simulées d’où sans intervalle on les traînait à adorer ce qu’ils ne croyaient point, et à recevoir réellement le divin corps du Saint des saints, tandis qu’ils demeuraient persuadés qu’ils ne mangeaient que du pain qu’ils devaient encore abhorrer. Telle fut l’abomination générale enfantée par la flatterie et par la cruauté. De la torture à l’abjuration, et de celle-ci à la communion, il n’y avait pas souvent vingt-quatre heures de distance, et leurs bourreaux étaient leurs conducteurs et leurs témoins. Ceux qui, par la suite, eurent l’air d’être changés avec plus de loisir, ne tardèrent pas, par leur fuite ou par leur conduite, à démentir leur prétendu retour.

[…]

Le roi recevait de tous les côtés des nouvelles et des détails de ces persécutions et de toutes ces conversions. C’était par milliers qu’on comptait ceux qui avaient abjuré et communié: deux mille dans un lieu, six mille dans un autre, tout à la fois, et dans un instant. Le roi s’applaudissait de sa puissance et de sa piété. Il se croyait au temps de la prédication des apôtres, et il s’en attribuait tout l’honneur. Les évêques lui écrivaient des panégyriques; les jésuites en faisaient retentir les chaires et les missions. Toute la France était remplie d’horreur et de confusion, et jamais tant de triomphes et de joie, jamais tant de profusion de louanges. Le monarque ne doutait pas de la sincérité de cette foule de conversions; les convertisseurs avaient grand soin de l’en persuader et de le béatifier par avance. Il avalait ce poison à longs traits. Il ne s’était jamais cru si grand devant les hommes, ni si avancé devant Dieu dans la réparation de ses péchés et du scandale de sa vie. Il n’entendait que des éloges, tandis que les bons et vrais catholiques et les saints évêques gémissaient de tout leur cœur de voir des orthodoxes imiter, contre les erreurs et les hérétiques, ce que les tyrans hérétiques et païens avaient fait contre la vérité, contre les confesseurs et contre les martyrs. Ils ne se pouvaient surtout consoler de cette immensité de parjures et de sacrilèges. Ils pleuraient amèrement l’odieux durable et irrémédiable que de détestables moyens répandaient sur la véritable religion, tandis que nos voisins exultaient de nous voir ainsi nous affaiblir et nous détruire nous-mêmes, profitaient de notre folie, et bâtissaient des desseins sur la haine que nous nous attirions de toutes les puissances protestantes.

Mémoires

Vauban, dans son Mémoire pour le rappel des Huguenots (1689), utilise les mêmes arguments :

Vauban estime que ce sont 80 à 100 000 Huguenots (il n’emploie jamais que ce nom-là) qui ont fui la France. Les premières raisons qu’il donne sont militaires : voilà 8 à 9000 marins, 10 à 12 000 soldats bien aguerris, 5 à 600 officiers perdus pour la France et qui sont partis renforcer les armées de ses ennemis. Aujourd’hui, on pourrait penser qu’ainsi ces protestants ont trahi leur pays. En fait, dans la mentalité de l’époque, ils se sont sentis déliés de leur devoir d’obéissance envers le roi puisque celui-ci avait trahi son serment en révoquant un édit que son grand père Henri IV avait dit irrévocable.

A ces raisons militaires, Vauban ajoute des raisons économiques : ces Huguenots ne sont pas partis les Huguenots ne sont pas partis les mains vides. Bien sûr, certains ont emporté des fonds, mais surtout leur savoir-faire. Et la conséquence est, pour la France, un appauvrissement des métiers d’art et des manufactures que Colbert avait développés. Désormais ces artisans vont mettre leur habileté au service des pays étrangers concurrents. Comment effectivement ne pas penser à l’accueil que leur fit le Grand Électeur de Brandebourg ?

Christiane Guttinger, site « Huguenots en France »

On peut noter qu’exactement la même année, en 1689, paraît en Angleterre La lettre sur la tolérance de John Locke, qui sera accompagnée avec la Glorieuse Révolution de l’acte sur la tolérance (Toleration Act), permettant aux dissidents en Angleterre (les autres formes de protestantisme que l’anglicanisme) de pratiquer leur culte, avec toutefois nombre de restrictions – les catholiques sont toujours proscrits, il faudra attendre 1829 pour qu’ils soient enfin reconnus au Royaume Uni. Vauban apparaît ainsi, au même titre que Locke, comme un précurseur des Lumières et des idées de tolérance au XVIIe siècle.

La question qui se pose à l’évidence est pourquoi une telle décision calamiteuse de la part de Louis XIV, affaiblissant le royaume, décision appuyée par pratiquement toutes les élites de l’époque, ainsi que par l’opinion populaire ? On peut citer par exemple Madame de Sévigné :

Vous avez vu sans doute l’édit par lequel le roi révoque celui de Nantes. Rien n’est si beau que tout ce qu’il contient, et jamais aucun roi n’a fait et ne fera rien de plus mémorable.

Si on se limite à nos idées d’aujourd’hui, évidemment favorables à la tolérance, on ne peut comprendre une telle mesure. Mais c’est faire preuve d’anachronisme, car le sentiment général au XVIIe siècle était bien différent. Le pays était encore sous le coup des guerres de religion qui avaient dévasté la France dans la deuxième moitié du XVIe siècle, de tous les massacres comme la St Barthélémy, de toutes les destructions et souffrances qui avaient caractérisé ces quatre décennies, entre 1562 et 1598. On voulait à tout prix éviter un retour à ce type de conflit, et préserver la paix civile. Dans l’esprit des gens de l’époque, la tolérance n’était pas la solution, mais au contraire le ralliement de tous à une seule religion, celle du roi, qui éviterait les heurts et les massacres, selon le principe Cujus regio, ejus religio (Tel prince, telle religion). Comme les hommes de la deuxième moitié du XXe siècle n’avaient en tête que les deux guerres mondiales et leurs atrocités, et les moyens d’empêcher la répétition des conflits en Europe, notamment la formation de l’UE, les hommes du XVIIe avaient les guerres de religion toujours présentes à l’esprit, et admettaient donc, pour la paix, la nécessité d’une religion unique dans un pays. Ainsi la révocation paraît moins absurde, mais encore faut-il se remettre dans l’esprit du temps.

Quelques tableaux vus au Musée du Désert, à Mialet, près d’Anduze et St Jean du Gard :

Karl Girardet (1813-1871), peintre de la Monarchie de Juillet et du Second Empire, mort pendant la Commune de Paris, peint en 1842 une Assemblée de protestants surprise par les troupes catholiques :

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Dans un tableau célèbre, Pierre-Antoine Labouchère (1807-1873) représente Luther à la Diète de Worms en 1521. On trouve aussi au musée des tableaux sur le Désert et la guerre des camisards :

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Jean Cavalier, chef camisard, par P.A. Labouchère, 1864

Jeanne Lombard (1865-1945), peintre suisse, avec des ancêtres protestants cévenols :

Sur une exposition à Neuchâtel.

Tableau anonyme, La peur d’être surpris :

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Enfin, un épisode de la St Barthélémy (1572) par Augustin Franchet, 1837, pris dans le magnifique roman de Mérimée, Chroniques du règne de Charles IX, deux gentilshommes protestants échappent au massacre déguisés en moines, mais sont rattrapés dans une auberge de Beaugency (Les deux moines, ch. 29) :

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En parlant ainsi, il étendit la main jusqu’à la figure du jeune homme, et de l’extrémité de ses doigts il effleura sa moustache. La figure du moine devint d’un pourpre éclatant. D’une main il prit au collet l’insolent bandit, et de l’autre, s’armant de la bouteille, il la lui cassa sur la tête si violemment, que BoisDauphin tomba sans connaissance sur le carreau, inondé à la fois de sang et de vin.
— À merveille, mon brave ! s’écria le vieux moine, et pour un calotin vous faites rage.
— Bois-Dauphin est mort ! s’écrièrent les trois brigands, voyant que leur camarade ne remuait pas. Ah ! coquin ! nous allons vous étriller d’importance.
Ils saisirent leurs épées ; mais le jeune moine, avec une agilité surprenante, retroussa les longues manches de sa robe, s’empara de l’épée de Bois-Dauphin, et se mit en garde de la manière du monde la plus résolue. En même temps, son confrère tira de dessous sa robe un poignard dont la lame avait bien dix-huit pouces de long, et se mit à ses côtés d’un air tout aussi martial.
— Ah ! canaille ! s’écriait-il, nous allons vous apprendre à vivre, et vous montrer votre métier !
En un tour de main, les trois coquins, blessés ou désarmés, furent obligés de sauter par la fenêtre.
— Jésus ! Maria ! s’écria dame Marguerite, quels champions êtes-vous, mes bons pères ! Vous faites honneur à la religion. Avec tout cela, voilà un homme mort, et cela est désagréable pour la réputation de cette auberge.
— Oh ! que nenni, il n’est pas mort, dit le vieux moine ; je le vois qui grouille ; mais je m’en vais lui donner l’extrême onction. Et il s’approcha du blessé, qu’il prit par les cheveux, et lui posant son poignard tranchant sur la gorge, il se mettait en devoir de lui couper la tête si dame Marguerite et son compagnon ne l’eussent retenu.
— Que faites-vous, bon Dieu ! disait Marguerite ; tuer un homme ! et un homme qui passe pour bon catholique encore, quoiqu’il n’en soit rien, comme il paraît assez !
— Je suppose, dit le jeune moine à son confrère, que des affaires pressantes vous appellent, ainsi que moi, à Beaugency. Voici le bateau. Hâtons-nous.
— Vous avez raison, et je vous suis.

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Un article du Monde sur l’Assemblée du Désert, tenue chaque année, au début de septembre.

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4 Réponses to “Le Désert”

  1. jycaro Says:

    Bravo pour la mise en ligne de ces textes et documents. Sujet particulièrement chargé d’émotion pour Anne. Nous avons aussi visité le musée du Désert.

  2. michelherland Says:

    Louis XIV a révoqué l’Edith de Nantes. On le lui a beaucoup reproché. S’il l’a fait davantage par crainte de la guerre civile que par piété, il pourrait néanmoins nous servir d’exemple à suivre ici et maintenant contre une autre minorité religieuse…

  3. Une histoire protestante | Le journal de Joli Rêve Says:

    […] Ronsard, témoin et acteur des guerres de religion au XVIe siècle, a dû quitter la France lors de la révocation de l’édit de Nantes en 1685 par Louis XIV. Du moins ceux qui ne s’étaient pas convertis au catholicisme, comme […]

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