De La Barbade aux Grenadines, en annexe

Peter Tangvald convoyait seul son cotre bermudien de 32 pieds, Dorothea, de Guyane française en Floride, en mars 1967, avec une escale prévue à Charlotte Amalie dans les îles Vierges américaines. Construisant un nouveau bateau, il voulait vendre celui-là, et les possibilités étaient évidemment plus grandes à Fort Lauderdale qu’à Cayenne. Mais les événements en décidèrent autrement, sa traversée s’arrêta à 40 milles au sud de la Barbade. Il raconte lui-même l’histoire.

Ma femme était restée en Guyane dans notre nouvelle maison louée pour s’occuper des travaux, des stocks de bois, des machines outils, tout ça déjà acheté pour le nouveau bateau. Elle me dit plus tard que le spectacle du cotre louvoyant dans le fleuve pour aller vers la mer était splendide. Si elle m’avait vu quand j’ai passé la barre cependant, elle n’aurait pas tenu le même discours, car les déferlantes balayaient le bateau d’un bout à l’autre, me trempant jusqu’à l’os à l’occasion, me laissant avec la question : comment se fait-il que les hommes puissent envoyer des fusées sur la Lune, et se montrent incapables de produire des cirés vraiment étanches ? Etant ainsi transis, je décidai de mouiller pour la nuit à l’abri des îles du Salut à environ 30 milles de Cayenne.

cayenne_iles_du_salut

Au matin, sans être allé à terre, je remis les voiles, dans un bien meilleur temps, reposé et en train. Le vent était plein travers, une bonne brise qui donnait à Dorothea sa meilleure vitesse. En fait, depuis le départ de ces îles jusqu’à l’accident, le bateau réalisa la vitesse moyenne la plus élevée de sa carrière, couvrant un jour 170 milles entre midi et midi. Avec l’aide du fort courant sud-équatorial…

Puis, dans la nuit du 12 mars, ça arriva… Le temps s’était couvert, avec des nuages noirs et des bourrasques. La nuit promettait d’être noire, il n’y avait pas de Lune. Bien que le navire se conduisait tout seul avec son pilote automatique, je m’assis à  côté de la barre, observant les derniers rayons de lumière. Le repas du soir était sur le réchaud en bas et au moment où je me décidai à le prendre, le bateau cogna.

Si fort que tout trembla à bord, puis il continua sa route. Je savais que j’étais loin d’une côte et que j’avais environ 1000 brasses (1 brasse ou fathom = 6 pieds, 1,8m) d’eau sous la quille, et donc que je ne pouvais pas avoir heurté un récif. Pendant un instant je me dis que j’avais pu aborder un bateau de pêche local, la plupart ne mettaient même pas de feux, mais j’écartai l’idée tout de suite, car je les aurais sûrement entendu hurler. En projetant ma torche tout autour, je ne vis que de l’eau. Ainsi je ne pouvais que présumer avoir rencontré un grand tronc ou une épave, flottant entre deux eaux juste sous la surface de la mer.

Dans le carré, je fus horrifié de voir que l’eau avait déjà pénétré, elle était au dessus des planchers. Ce bateau qui jusque-là n’avait pris que l’équivalent d’un seau d’eau de mer par an souffrait maintenant d’une sérieuse voie d’eau. A la vitesse où ça rentrait, je me dis qu’à moins de trouver immédiatement le dommage et le colmater j’allais couler très vite. Mais c’était impossible avec le plancher solidement fixé qui couvrait le fond, et qui m’interdisait l’accès à la coque. Dans une mer calme et de jour, en allant à l’extérieur, j’aurais pu trouver la source et peut-être réparer, en clouant une pièce de toile, mais là, avec un bateau roulant constamment, dans une mer forte et une obscurité totale, c’était hors de question, et sans doute suicidaire car la couverture en cuivre avait dû être déchirée, et ses bords coupants m’auraient infligé des blessures fatales.

Réaliser tout d’un coup qu’on est sur un bateau en train de sombrer, loin de toute terre, loin des routes de navigation, et sans équipement de sauvetage à bord, est une expérience qu’on peut imaginer… Et encore plus par une nuit noire, avec un temps détestable et des grains fréquents. Mais si atteint que je pouvais l’être, je ne cessais d’envisager des moyens de sauver ma peau.

L’annexe avait seulement sept pieds de long, en contreplaqué léger, alors que les vagues étaient bien formées et se brisaient à leur crête. Mais avec de la chance, même une petite embarcation peut survivre à des conditions très dures. En bas, sur la table à cartes, avec l’eau qui tournoyait autour de mes jambes, je vis que la terre la plus proche était La Barbade, à 40 milles de là, mais en plein dans le vent, et donc impossible à atteindre. Mais à l’ouest, sous le vent, il y avait la chaîne des Grenadines, à 55 milles. Le canot pourrait tenir jusque là, et elles devraient être faciles à toucher avec un vent portant, le seul danger étant de passer entre deux îles, poussé par le vent et le courant et entrer dans le bassin des Caraïbes. Si c’était le cas, il n’y avait plus que de l’eau devant, à l’ouest, jusqu’au continent, en Amérique centrale.

Avec le plus d’attention possible, je sortis donc l’annexe et réussis à la mettre à l’eau sans dommage et sans la remplir d’eau. Ce n’est pas le travail le plus facile au monde quand on le fait seul au port, mais dans une mer agitée et un bateau secoué constamment, c’est une véritable épreuve. Je la laissai attachée sous le vent, avec une amarre assez longue pour qu’elle ne cogne pas contre Dorothea, et descendis ramasser l’essentiel de choses pour accroître mes chances d’arriver vivant à terre.

Tout d’abord, deux bouteilles en plastique, contenant dix litres d’eau douce, que je garde toujours en réserve au cas où l’unique réservoir du bateau ait une fuite ; puis je remplis à moitié un sac à voile avec de la nourriture ; un autre avec des vêtements ; puis la carte et le compas ; un taud ; une gaffe courte et une aussière, dans l’idée de pouvoir mettre en place une sorte de gréement pour couvrir la longue distance en vue. Puis l’ancre pliante du canot avec une très longue ligne, comme dernier recours avant d’être emporté vers la haute mer, entre deux îles des Grenadines, à condition d’arriver dans des eaux assez peu profondes. Enfin deux lampes torches, un gilet de sauvetage, mes papiers et du liquide dans un sac étanche, contenant aussi des piles de secours. Je plaçai tout ça dans le cockpit, et en montant je vis le dîner toujours sur la cuisinière, je l’emmenai aussi, ne voulant pas le perdre, et n’ayant pas eu le temps de manger avant le choc. Quand tout fut prêt sur le pont, j’approchai l’annexe et jetai rapidement le matériel à bord, sautai dedans et repoussai le bateau.

Je réalisai tout de suite que j’avais trop chargé la barque, à chaque vague elle embarquait, et je dus jeter une partie du matériel, car même les objets les plus utiles n’auraient aucune importance en cas de nouveau naufrage… L’ancre et sa ligne allèrent par dessus bord, une des deux bouteilles d’eau, le gilet de sauvetage (arrive ce qui arrive, je n’allais pas nager 55 milles…). Ensuite, considérant que soit j’allais toucher terre en deux jours, soit pas du tout, je vidai la moitié de l’autre bouteille.

Cet allègement provoqua une immense différence, et si je m’asseyais maintenant dans le fond du bateau au lieu du banc, pour abaisser le centre de gravité, il était aussitôt plus stable et navigable, s’élevant à chaque vague et laissant à peine la mer rentrer. Je donnai du mou à la ligne qui me reliait encore au bateau, l’observant avec ma torche, d’une certaine façon réticent à l’abandonner et me retrouver seul dans cette nuit sans Lune, mais une bourrasque féroce arriva et je lâchai de peur de chavirer, même si Dorothea était à la cape. L’annexe dériva sous le vent, je vis les feux de mon bateau pendant un temps, puis plus rien.

Je me sentis complètement seul, trempé, froid et anxieux sur le futur. Je fus cependant rapidement assez soulagé de voir comment se comportait mon canot, dans cette mer forte. Il flottait comme un bouchon et même quand une vague brisait et nous couvrait d’écume blanche, me laissant croire qu’une d’elles nous engloutirait, même alors, le petit bateau se relevait bravement et la mousse disparaissait derrière nous.

Je repris assez de confiance pour bricoler le gréement de fortune que j’avais envisagé. Je savais qu’il serait nécessaire si je ne voulais pas passer des jours en mer avant de toucher terre. Je m’aperçus alors que j’avais oublié de prendre un couteau. Je m’en voulus à mort, pourtant j’avais essayé de penser à tout. Heureusement je réussis à déchirer le taud à la bonne taille, en commençant avec les dents. Mais je fus incapable de couper le bout sans couteau, aussi je dus utiliser toute sa longueur, fabriquer le gréement en le faisant aller et venir, au lieu de parties séparées. J’attachai un côté de la « voile carrée » à la gaffe, et je liai celle-ci à l’un des avirons qui servirait de mât. Deux parties du bout tinrent lieu de haubans, et le reste d’écoute.

Une fois que tout fut prêt, j’élevai le « mât », la voile se remplit immédiatement et avant de perdre le contrôle je fixai l’écoute autour du banc, en laissant le mât pencher vers l’avant, ce qui dispensait d’un étai, qui aurait été très difficile à gréer. En maintenant ensuite l’écoute et la barre avec l’autre aviron, je pus laisser aller le petit bateau à une vitesse respectable. Mais avant même d’avoir eu le temps de m’en réjouir, un autre problème survint : le fond du bateau se remplissait d’eau avec une rapidité inquiétante. C’était la poussée de la voile vers l’avant qui le faisait enfourner. La voile, masquant l’avant, m’avait empêché de voir le danger. En me mettant complètement à l’arrière pendant que j’écopais, je pus cependant contrôler son équilibre.

Vers 1h30 je fus surpris de voir les feux d’un cargo venir vers moi, et naturellement euphorique, cela paraissait une chance incroyable, car comme je l’ai dit ces eaux étaient peu fréquentées, et en fait je n’avais pas vu un navire depuis Cayenne, à part quelques bateaux de pêche le long de la Guyane française. Je fis sans arrêt avec ma torche à longue portée le signe de détresse, SOS, vers le navire approchant lentement, imaginant déjà comment je pourrais l’aborder. Je décidai de ne faire aucune tentative pour sauver l’annexe et son contenu, rien à part mes papiers et l’argent. Je mettrais une corde autour de ma taille, directement sous les aisselles, avec un nœud de chaise. Ce nœud ne glisse jamais.

Le bateau était maintenant tout près, je le voyais fendre la mer. Je m’attendais à ce qu’il ralentisse et se dirige vers moi, mais à ma grande consternation les minutes passèrent sans qu’il change de cap, puis peu à peu son feu rouge brillant à bâbord diminua d’intensité, comme les deux feux de mât, pour être remplacés par une seule lumière blanche : sa lumière de poupe. Il ne m’avait pas vu !

Comme ses feux disparaissaient sous l’horizon, j’arrêtai d’y penser et je me dis qu’après tout si j’avais pu naviguer des heures ainsi, il n’y avait pas de raison que je ne puisse continuer jusqu’aux îles. Mes pensées dérivèrent sur le nouveau bateau de rêve que j’avais commencé à construire et je me décidai à y mettre deux gros compartiments étanches, pour éviter ce genre de situation. Je pensai aussi secrètement que j’aurai un dinghy plus solide, avec une vraie voile, mais je n’osai pas trop insister sur des critiques envers l’actuel, de peur que ça me porte malchance ! Après tout il faisait de son mieux pour me sauver la vie.

La nuit n’en finissait pas, dormir était impossible et je tremblais de froid, tous mes habits trempés. Le jour arriva enfin. Et le plus exaltant, après environ une heure, c’est que je vis la terre apparaître. Une vision réconfortante, quoique je réalisai assez vite que mon gréement de fortune ne me permettait pas de changer de cap, je pouvais descendre le vent, mais pas le remonter suffisamment pour atteindre cette côte.

Une heure plus tard, deux autres bribes de terre apparurent, et avec trois amers pour faire un relevé, grâce au compas, je vis sur la carte les trois seuls endroits à quoi ça correspondait et fus capable de faire un point. A ma grande joie, je réalisai que la première terre en vue n’était pas la plus proche, mais qu’une autre, plus basse, sous l’horizon, l’était beaucoup plus et plus facile à atteindre, presque sous le vent. Il me suffisait de changer mon cap de quelques degrés.

J’étais tout heureux, malgré la fatigue et le manque de sommeil, et fis alors preuve d’inattention en m’asseyant au milieu du bateau, sur le banc, pour mieux voir devant moi. Le bateau embarqua aussitôt un bon paquet d’eau par l’avant et se remplissait vite. Dans un geste de panique j’agrippai le « mât » et le mis à la mer sur le côté. Le bateau se redressa, mais il était déjà si plein qu’il avait perdu toute stabilité et menaçait de chavirer ou de se remplir complètement. Je n’étais pas loin de la terre, mais trop pour la rejoindre à la nage. Très vite, mais avec le maximum d’attention, je détachai tous les bouts tenant encore le gréement au bateau, jetai la bouteille d’eau douce restante, et commençai à écoper avec l’énergie du désespoir, tout en déplaçant mon poids de façon à tenter d’équilibrer l’embarcation. Je respirai de soulagement quand elle fut vide et eut retrouvé sa stabilité. Sans le mât je pus m’asseoir sur le banc, et enfin étendre mes jambes.

L’île où j’arrivai s’appelait Canouan, un îlot du groupe des Grenadines, sa partie nord faite de falaises abruptes et inaccessibles pour un échouage, mais la partie sud semblait faite de plages, malheureusement bordées par un long récif sur lequel l’Atlantique se cassait lourdement. J’étais bien conscient du danger de débarquer sur de tels brisants, et la seule option raisonnable était d’aller jusqu’à la côte abritée, sous le vent de l’île. Cependant j’étais bien trop fatigué pour simplement considérer l’idée de ramer ou godiller jusqu’à elle. En plus, s’il y avait du courant, cela pourrait bien s’avérer impossible. Je décidai donc d’aller vers le récif.

canouan_grenadines

En approchant, je vis un insulaire en haut de la falaise me faire signe de ne pas avancer davantage mais de faire le tour de l’île ; je n’en tins pas compte et il réalisa que j’avais l’intention d’aborder à travers les déferlantes. Il me montra alors le meilleur endroit, là où les vagues étaient moins fortes. J’essayai de choisir le bon moment, entre deux rouleaux, mais le bateau n’était pas assez rapide et une énorme vague vint s’abattre sur moi. Je m’attendais à chavirer, et espérai avoir assez de force pour continuer à la nage.

Mais à ma grande surprise, le brave petit bateau sauta au sommet de la masse d’eau bouillonnante et plongea ensuite vers l’avant à toute vitesse. Puis la mer se calma et je me retrouvai dans des eaux tranquilles. Pendant ce temps, l’homme sur la colline avait lancé une  barque et se dirigeait vers moi. Il me remorqua au fond d’une baie abritée et m’aida à m’allonger sur la plage, mes jambes étant trop faibles pour me porter seul. J’étais extrêmement fatigué, je me sentais mal, mais je pensais aussi aux mots d’un conteur de bonne aventure qui m’avait dit à l’âge de quinze ans que j’étais comme le chat à neuf vies. En fait, je devais en avoir encore deux ou trois devant moi !

canouan

Canouan, Grenadines

Ce récit a été également publié dans le livre de Paul Gelder, Sunk without trace, Adlard Coles Nautical, 2010.

 

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Une Réponse to “De La Barbade aux Grenadines, en annexe”

  1. jeanclaudehubi Says:

    Passionnant ! On croirait lire Robinson Crusoe…

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