Une mort lente

porte_conteneurs

Les quinze derniers jours, en janvier 2014, la fatigue d’Alvarenga et sa sous-alimentation sont telles qu’il est au bord de l’agonie, et sans l’arrivée proche aux Marshall – qu’il aurait pu tout aussi bien rater – avec devant lui les Philippines à 4000 milles, ou l’Indonésie à 3000, il serait mort rapidement :

Les marins qui traversent le pot au noir – et peu y restent un jour de plus que nécessaire – décrivent le temps comme perturbé, instable et confus, ce qui représente aussi assez bien l’état d’esprit de plus en plus dégradé d’Alvarenga. Son bon sens habituel, ses prières et son ingéniosité ne pouvaient plus guère combattre l’épuisement total venant du fait d’être piégé sur une petite embarcation, pleine Lune après pleine Lune. « Je sentais que je manquais de nourriture » dit plus tard Alvarenga. « Je ne voulais qu’une chose, me mettre dans un coin du bateau et m’asseoir. Avec de moins en moins de motivation pour me lever. Petit à petit, je perdais ma force. Je compris que c’était comme ça que j’allais mourir. »

Il n’avait pas assez d’énergie pour se plaindre, pour être anxieux ou en colère. Il se retirait dans un monde de fatigue frustrée. Il se pelotonnait dans la boîte, avec la sueur qui coulait comme s’il venait de courir un marathon. Il se demandait : « Suis-je en train de fondre ? » Il ne pouvait sortir au soleil plus de dix minutes sans voir sa peau se mettre à brûler. Le marin vétéran Ivan Macfayden, qui a traversé le pot au noir dans le Pacifique de nombreuses fois, explique : « La chaleur et le Soleil me rendaient complètement cinglé chaque jour. Je me cachais du Soleil. C’est chaud et humide, accablant, misérable quand il n’y a pas de vent. Même sur un bateau bien équipé et avec toutes les provisions nécessaires, ça reste absolument horrible. Et souvenez-vous qu’on essaie de traverser la zone en ligne droite, pour que ce soit le plus court possible. Mais dériver sans fin au milieu, tout du long ? Dériver ? Je n’imagine rien de pire. C’est comme marcher dans un désert et se planter des bouts de bois brûlants dans les yeux. »

Dans son abri, Alvarenga donnait des coups de pied sur le pont – le bruit provoquant la prise de conscience qu’il était toujours là, ici et maintenant. Mais ses coups étaient faibles, comme si ses chevilles n’étaient plus attachées à ses jambes. Il n’avait plus de force, et arrivait à peine à se lever. Se déplacer était devenu difficile. « Je n’avais pas mal, mais j’avais envie de hurler », dit-il, « je criai dans toutes les directions : « Je veux sortir de là ! … Ecoutez-moi. … Que quelqu’un m’apporte de la nourriture, de l’eau… Je sais que vous entendez ! » Et je me demandai, « Est-ce que je deviens fou ? » Et ensuite je m’effondrai. »

S’aventurant sur le pont à des intervalles de dix minutes le jour, Alvarenga mit en place une routine : il s’aspergeait le visage d’eau de mer, se lavait le corps, et jouissait des frissons provoqués par les gouttes ruisselant sur lui. Scruter l’horizon était un réflexe, comme regarder des deux côtés avant de traverser une rue et appréhender le quartier. Quand la mer était lisse, la visibilité s’étendait à vingt milles, mais ça aurait pu être aussi bien 200 ou 2000 milles, il n’y avait rien que la nature, dans son écrasante dimension.

Des détritus continuaient à flotter, dépassant Alvarenga avec le courant. Il inspectait la parade de déchets industriels à la dérive avec un œil de connaisseur et était spécialement intrigué par les bouteilles en plastique contenant au fond un résidu couleur café, comme une bouillie de brindilles écrasées et humides. Le mélange avait une odeur de poivre, éveillant sa curiosité. Il aspira cette lie, qui ressemblait à des éclats de bois macérés. Sa langue et sa bouche furent soudain engourdis, son énergie stimulée. Il n’avait aucune idée de ce qu’il venait d’absorber ni d’où ça venait, mais il n’hésitait pas à en consommer jusqu’à la dernière goutte, au dernier morceau de cette mystérieuse boisson mélangée de fibres. Plus tard, quand il découvrit son origine, il se sentit nauséeux en comprenant ce qu’il avait savouré et avalé de façon si enthousiaste…

L’échec et la frustration devenaient son lot. Une feuille de plastique ramassée dans la mer était supposée servir de spinnaker avec un gréement fait de lignes de pêche récupérées. Après plusieurs tentatives, le rêve de pouvoir aller à la voile finit dans un amas de plastique tordu. Le manque d’outils contrecarrait sa capacité à construire quoi que ce soit. Il aurait eu besoin de clous. Il aurait donné son petit doigt pour une clé de 17, capable de démonter le moteur de 150 kg et s’en débarrasser. Il pesait deux fois le poids d’Alvarenga et constituait un poids mort qui le ralentissait considérablement.

Son moral s’effondrait. Mais dans sa tête, une flottille de bateaux couvrait l’horizon. Chaque semaine il semblait repérer des cargos, des porte-conteneurs et autres, de toute taille, allant dans la même direction. Est-ce qu’il traversait une route de navigation ? Il n’essayait même pas de les étudier, « Je n’imaginais pas qu’ils puissent me sauver, je les voyais passer l’un après l’autre, et serais devenu fou à me concentrer sur eux… »

Puis un navire apparut à l’horizon, qui se dirigeait droit sur lui. En fendant l’eau, avec sa taille monumentale, il ressemblait à une espèce de lame menaçant son embarcation. Il était certain de se trouver sur une route de collision. Le porte-conteneurs s’approchait de plus en plus, prêt à couper sa barque en deux. Est-ce qu’il lui faudrait sauter avant pour s’en tirer ? A trente mètres de lui, le bateau le dépassa finalement sans ralentir, Alvarenga fixait la coque éclatante. Ses yeux cherchaient le poste de commande, pour essayer de repérer le marin de garde. ‘Ayuuuuuda! Aqui! Aqui! Aqui!‘, cria-t-il, vers trois hommes qu’il voyait à l’arrière du géant.

Du matériel de pêche entre les mains, l’équipage était très haut au-dessus de lui, au cinquième pont, laissant des lignes filer à la traîne. Il les regardait, surexcité, et ils lui firent signe, agitant les bras. Une vague d’espoir le saisit : « Enfin ! » Il avait été repéré ! Quel type de bateau de secours lanceraient-ils, et comment pourrait-il monter ce mur de fer ?

Mais personne ne vint à son aide. Les hommes sur le navire ne bougèrent pas. Aucun signe qu’ils appelaient le capitaine avec leur radio VHF, et non seulement le cargo ne ralentissait pas, mais les hommes continuaient à faire des signes amicaux vers lui, de plus en plus lointains. Le sillage du bateau secoua son canot dans tous les sens. Abasourdi il hurla, puis cessa de faire signe et commença à s’interroger. Était-ce seulement réel ? Peut-être n’était-ce qu’une folle hallucination, destinée à l’accabler un peu plus. Il maudit les hommes, le capitaine, le navire. Cette fois-ci, il abandonna tout espoir d’être sauvé par un bateau. Ce soir-là, en regardant les étoiles, il revécut la scène. Il était maintenant convaincu que c’était vraiment arrivé et ses interrogations changèrent : comment le navire pourrait justifier de ne pas s’être arrêté ? Trois hommes d’équipage l’avaient vu. « Vous croyez que je suis là pour une sortie de la journée ? », cria-t-il dans le vide, pour exprimer son dépit.

Ce ratage le dévastait. Son esprit s’affaiblissait. Ses réflexes se ralentissaient un peu plus. Son désir de vivre se perdait. Quand des vagues faisaient rentrer l’eau de mer dans le bateau, elle restait au fond, il pataugeait dedans et passait des jours sans écoper. Il imaginait les phases successives de sa propre fin. Il pensait que, comme Cordoba, il s’éteindrait lentement, progressivement. Son besoin de manger venait après un désir impératif, fermer les yeux, oublier. « J’étais fatigué de travailler, je n’avais qu’une envie, m’étendre au fond du bateau, je n’avais plus d’allant ni d’énergie. La faiblesse était aussi dans ma tête, trop de temps à penser, à réfléchir, constamment anxieux. »

barque

La barque de 7,5 m qui a traversé le Pacifique à la dérive, du Mexique aux îles Marshall, avec Cordoba et Alvarenga à bord (4 mois) puis Alvarenga seul (11 mois)

Alvarenga se souvenait du regard fixe de Cordoba, désintéressé de tout, indifférent, ne discutant plus, ne mangeant plus. Une même léthargie l’envahissait. Son ingéniosité, sa détermination, son humour noir, tout cela s’évanouissait. Il s’en moquait. Il fixait le toit de la boîte pendant des heures, ou bien y passait la journée entière, son esprit gelé et arrêté. Alvarenga pensait voir le film de sa propre mort en ralenti. Il n’était pas tué par la faim, mais par la solitude, une peine beaucoup plus profonde. Il n’avait qu’une idée, quitter ce bateau minuscule. Son esprit était embrumé, au bord de l’évanouissement. Il récitait toujours des prières et essayait de rester positif, mais son désir de vivre s’estompait. De nouvelles espèces de poissons passaient sous son bateau, des loups de mer (sea bass), et aussi des dauphins qui l’accompagnaient, mais, trop fatigué, il n’y accordait pas d’attention. « Mon corps s’en allait. Mes forces disparaissaient. Je pouvais à peine me retourner dans la boîte. J’étais faible. Je ne cessais de penser à ma mort. C’était trop lourd à supporter. »

Chaque mort est différente, et Alvarenga commença par voir ses orteils disparaître, ils étaient insensibles. « J’essayais de les réchauffer, de les masser », dit-il plus tard, « mes jambes étaient endormies depuis les genoux, je ne pouvais plus marcher, mon corps ne répondait simplement pas. Je tapais mes jambes mais ne sentais rien sur les mollets, les pieds, ils étaient durs, solides… En dessous du genou, je ne sentais plus rien, et ça remontait vers le reste du corps. »

Tout mouvement devenait une épreuve, un défi. Se jeter sur un oiseau était presque au-delà de ses forces. Se retourner dans son sommeil, sur le fond du bateau, était devenu pénible. Ses mains restaient fortes, sa vue précise, mais la coordination entre les deux erratique. Il ratait les oiseaux. Il se débattait avec les petits requins et devait les relâcher dans la mer. Puis il se mit à sentir. « Mon corps était comme un cadavre, je commençais à pourrir et mourir. Est-ce que le sel me préservait encore un peu ? »

En dépit des efforts pour exercer ses muscles, c’était trop tard. Son corps refusait d’exécuter les ordres. Ses jambes « se comportaient bêtement et ne voulaient plus rien faire »… Il faisait des cauchemars, sur la mort, et sur un fantasme récurrent où il faisait des courses pour acheter un oreiller. « J’agonisais, jour après jour. J’avais vu mon compagnon s’en aller. Je m’affaissais, je me desséchais. Mon estomac était vide, je réalisais que ma mort serait très très lente. »

Il pleuvait sans arrêt. Alvarenga se traînait et gémissait : « Je m’adressai à Dieu : j’ai assez d’eau pour les jours qui me restent ! » Et il pleuvait encore plus fort… Le bateau se remplissait peu à peu. Il craquait : « J’ai toujours été actif, mais là, je me laissais simplement aller. » Reposant sur le dos, dans un pied d’eau, observant les étoiles, des plumes lui arrivaient au visage à chaque mouvement de l’eau dans le bateau, tandis que sur la proue une douzaine d’oiseaux se battaient à grand bruit. Il oubliait tout, flotter changeait son lot, pourquoi n’y avait-il pas pensé plus tôt ? Il se sentait à moitié mort, mais au moins la gravité n’était plus un problème. « Je n’en pouvais plus, je me mourais, perdant par moments connaissance, fiévreux, déprimé, avec peu de vie restant. Sans aucune énergie. Je sentais que ça ne durerait plus longtemps. J’étais accablé de désespoir, de solitude.

Le courant était maintenant si fort qu’il voyait un sillage se former derrière son bateau, mais sa vitesse était difficile à estimer sans repères précis. Evaluer son cap était plus facile, il lui suffisait de voir où le Soleil se levait et où il se couchait. Mais pour confirmer sa dérive, Alvarenga se livra à un nouveau rituel : tous les matins il jetait des plumes dans le courant, et pour calculer sa route, il comparait la ligne formée par les plumes derrière lui avec les rayons du Soleil levant. Elle lui indiquait un changement, depuis une direction générale vers le sud-ouest, il allait maintenant plus au nord.

Parlant tout seul, il revivait sa relation avec Cordoba, sur le mode du fantasme. Après quinze cycles lunaires, dérivant vers un monde inconnu, il se convainquait que sa prochaine destination était vers le Ciel. Il interrogeait son ex-compagnon et lui demandait des conseils et des aperçus sur ce voyage proche… « Je n’avais plus peur de la mort. Si je mourais, je mourais. C’était la volonté de Dieu. Je ne me tuerais pas, mais j’attendais, j’attendais ma fin. »

 

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Une Réponse to “Une mort lente”

  1. michelherland Says:

    Ta traduction ? Parfait !

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