Ambula et lege

Marche et lis… Un bon programme pour les amateurs de randonnées et les gens curieux. C’est celui que donne Zé Fernandes, personnage d’Eça de Queiroz, à son ami Jacinto dans le roman A Cidade e as Serras, 1901, traduit en français sous le titre 202, Champs-Elysées, par Marie-Hélène Piwnik, chez Folio, avec une introduction très intéressante de la traductrice. Un extrait ici, un magnifique passage sur Homère et l’Odyssée :

Car le propriétaire de 30 000 volumes était devenu, dans sa maison à Tormès, après sa résurrection, celui d’un seul livre. Cette même Nature, qui l’avait délivré des bandelettes de l’ennui, et lui avait crié son superbe ambula – marche ! – avait certainement ajouté et lege – et lis ! Et, enfin, libéré de l’étouffant cocon qu’était son immense bibliothèque, mon bienheureux ami comprenait enfin l’incomparable bonheur qu’il y a à lire un livre. Quand je m’étais précipité à Tormès, il terminait le Quichotte, et j’avais encore eu le temps de l’entendre rire aux propos savoureux et profonds que Sancho lui soufflait à califourchon sur son âne. Mais maintenant mon prince s’était plongé dans L’Odyssée, émerveillé, ébloui, jusqu’au plus profond de lui-même, d’avoir ainsi rencontré, à mi-chemin de son existence, l’éternel errant, le vieil Homère.

– Dis-moi, Zé Fernandes, comment se fait-il que j’aie pu arriver à l’âge que j’ai sans avoir lu Homère ?…
– Je ne sais pas, moi, d’autres lectures, plus urgentes, Le Figaro, Georges Ohnet…
– Tu as lu L’Iliade, toi ?
– Mon garçon, sincèrement, je me vante de n’avoir jamais lu L’Iliade.
Les yeux de mon prince jetaient des éclairs.
– Tu sais sans doute ce qu’a fait Alcibiade un jour, à un sophiste, un effronté de sophiste, qui se vantait de n’avoir pas lu L’Iliade ?
– Non.
– Il a levé la main sur lui et lui a flanqué une énorme gifle.
– Au diable Alcibiade ! D’ailleurs j’ai lu L’Odyssée.

Ah ! Bon ? Oui, mais, enfin, je l’avais sûrement lu d’une traite, l’esprit absent ! Et il insistait pour m’initier, lui, à ce livre sans égal, pour m’y conduire. Alors je riais. Et tout en riant, alourdi par mon déjeuner, je finissais par accepter, et m’allongeais sur le canapé en osier. Lui, devant la table, tout droit sur sa chaise, ouvrait son livre gravement, pontificalement, comme si c’eut été un missel, et récitait d’un ton senti une ode majestueuse. Cette vaste mer de L’Odyssée, resplendissante et sonore, toujours bleue, toute bleue, surplombée du vol blanc des mouettes, et qui roulait avant de déferler faiblement sur le sable fin ou contre les rochers de marbre des îles divines, exhalait aussitôt une fraîcheur saline, bienvenue et apaisante dans la chaleur de juin, au creux de laquelle la montagne s’assoupissait. De plus, les merveilleuses ruses du subtil Ulysse, les dangers surhumains qu’il surmontait, toutes ses sublimes lamentations jointes à son désir insatiable de retrouver sa patrie perdue, sans compter toute cette intrigue au cours de laquelle il bernait les héros, possédait les déesses, abusait le destin, avaient une délicieuse saveur là où nous nous trouvions, dans cette campagne de Tormès, où l’on n’avait jamais besoin ni de subtilité ni de ruse, où la vie se déroulait avec cette immuable certitude qui faisait que chaque matin le soleil se levait toujours identique, et que seigle et maïs, irrigués par des eaux toujours identiques, croissaient, montaient en épis, blondissaient… Bercé par la déclamation grave et monotone de mon prince, je fermais doucement les paupières. Mais bientôt, un vaste tumulte, ébranlant ciel et terre, me jetait dans l’émoi. C’étaient les rugissements de Polyphème, ou alors les cris des compagnons d’Ulysse dérobant les vaches d’Apollon. J’ouvrais alors tout grands les yeux en direction de Jacinto et murmurais : « Sublime ! » Et c’est toujours à ce moment-là que le prudent Ulysse, avec son bonnet rouge et une longue rame sur l’épaule, surprenait par sa faconde la clémence des princes, ou bien réclamait les présents qui sont dus à un hôte, ou subtilisait habilement quelque faveur aux dieux. Et Tormès dormait, dans la splendeur de juin. Je refermais mes paupières apaisées, sous l’ineffable caresse du long chant homérique…

Et, à demi-endormi, comme ensorcelé, je ne cessais de voir, au loin, dans la divine Héllade, entre la mer si bleue et le ciel si bleu, la blanche voile, hésitante, à la recherche d’Ithaque…

Analyse du livre (sous-titres) 

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Une Réponse to “Ambula et lege”

  1. Lisbonne, et quelques écrivains | Le journal de Joli Rêve Says:

    […] Sur 'Joli Rêve' et 'Thula Thula', et ailleurs… "One always travels ahead of oneself" Proverbe touareg « Ambula et lege […]

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