À la recherche de l’Estado Novo

La révolution des Œillets date de bientôt un demi-siècle, et on ne voit guère de traces à Lisbonne de la période antérieure, l’Estado Novo, de Salazar et Caetano, qui a pourtant duré presque aussi longtemps, de 1933 à 1974. Il est décrit comme ‘a right leaning corporatist regime of para-fascist inspiration‘*. Le monument des Découvreurs (Padrão dos Descobrimentos) sur les bords du Tage est un exemple de l’architecture de cette époque, les deux colonnes qui dominent le parc Edouard VII également. De là, une allée majestueuse s’ouvre sur la place du marquis de Pombal et l’avenue de la Liberté, avec une vue sur toute la ville et l’estuaire. L’ensemble date de 1949, oeuvre de l’architecte Keil do Amaral.

Une affiche de propagande, avant que le pays perde ses colonies :

L’État Nouveau – Estado Novo – salazariste, instauré en 1933 dans le sillage du coup d’État militaire du 28 mai 1926, a placé au cœur de son discours idéologique la « vocation impériale » du Portugal. Depuis l’adoption de l’Acte colonial en 1930, il s’est efforcé de faire «aimer l’Empire» aux Portugais, de susciter des vocations de colons tout en propageant une véritable mystique impériale au sein de la population métropolitaine. La «vocation impériale» du pays constituait, en effet, un thème susceptible de faire consensus parmi la population portugaise, capable de rassembler partisans et opposants de la dictature salazariste. Depuis l’avènement de l’Estado Novo, de nombreuses publications, savantes ou à destination du grand public, aimaient, en effet, à rappeler l’oeuvre « civilisationnelle » des Portugais outre-mer. Ainsi, l’Estado Novo s’est efforcé d’être représenté dans toutes les grandes manifestations coloniales internationales de l’époque pour signifier à la face du monde qu’il n’est pas «un petit pays».
Cécile Gonçalves

Une exposition en 1940 à Lisbonne, en pleine guerre mondiale, va dans ce sens, ‘Raviver le roman national‘ (et renforcer la dictature), l’exposition du monde portugais :

La « race » lusitanienne à qui avait échue la vocation de « montrer des nouveaux mondes au monde » pour paraphraser le poète Camões, de civiliser des contrées sauvages, d’évangéliser de nouvelles peuplades. Nonobstant les vicissitudes du conflit mondial, l’exposition du « monde portugais » se devait d’être monumentale afin d’inscrire le régime de Salazar, l’Estado Novo, dans la continuité de l’histoire portugaise tout en signifiant son triomphe sur la République à travers l’instauration d’un État autoritaire, corporatif et chrétien. Le but affiché de l’exposition du « monde portugais » était de faire contraste face au reste du monde en promouvant l’image d’un Portugal impérial à l’apogée de sa puissance, l’image d’un havre de paix aux confins d’une Europe dévastée. (ibid.)

Yves Léonard, historien du Portugal, analyse le contexte de cette exposition, en rappelant celle de 1998 qui a donné naissance au quartier Parque das Nações. Antoine de Saint-Exupéry se trouve à Lisbonne à ce moment, en route pour les Etats-Unis, et il visite l’exposition :

Quand en décembre 1940, j’ai traversé le Portugal pour me rendre aux Etats-Unis, Lisbonne m’est apparue comme une sorte de paradis clair et triste. On y parlait alors beaucoup d’une invasion imminente, et le Portugal se cramponnait à l’illusion de son bonheur. Lisbonne, qui avait bâti la plus ravissante exposition qui fût au monde, souriait d’un sourire un peu pâle. … Contre Lisbonne je sentais peser la nuit d’Europe, habitée par des groupes errants de bombardiers, comme s’ils eussent de loin flairé ce trésor. Mais le Portugal ignorait l’appétit du monstre. Il refusait de croire aux mauvais signes. Le Portugal parlait sur l’art avec une confiance désespérée. Oserait-on l’écraser dans son culte de l’art ? Il avait sorti toutes ses merveilles. Oserait-on l’écraser dans ses merveilles ? Il montrait ses grands hommes. Faute d’une armée, faute de canons, il avait dressé contre la ferraille de l’envahisseur toutes ses sentinelles de pierre : les poètes, les explorateurs, les conquistadors. Tout le passé du Portugal, faute d’armée et de canons, barrait la route. Oserait-on l’écraser dans son héritage d’un passé grandiose ?

Saint-Exupéry, « Lettre à un otage », New York, Brentano’s, 1943

Pour avoir une idée de l’ambiance dans la ville à cette époque, havre de réfugiés, on peut aussi lire le beau roman d’Erich Maria Remarque, La nuit de Lisbonne.

Images du site, Parc Edouard VII :

L’aile des amoureux (Ala dos Namorados) désigne l’aile droite de l’armée portugaise, aidée par des Anglais, à la bataille d’Aljubarrota, en 1385, contre les Castillans, appuyés par des Français, qui a permis au pays d’assurer son indépendance. Le nom est dû au fait que ses éléments étaient extrêmement jeunes. Un groupe de rock l’a repris. Un de ses succès : Solta-se o beijo.

* Voir aussi Yves Léonard, Salazarisme et fascisme, Chandeigne, 1996.

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