Seamanlike decision

Malcolm et Merrill Robson perdirent deux bateaux à quatre années d’écart, Banba IV et Maid of Malham. Le premier était âgé de près de six décennies, il avait affronté une mer hostile dans les premières semaines de la traversée, mais le mât était près de tomber, et à l’arrivée d’un freighter, le skipper prit une décision de prudence, ‘a seamanlike decision‘.

Banba IV était un cotre de 20 tonneaux dessiné par Fred Shepherd et construit aux chantiers Whitstable Shipping Company en 1911. En 1969, avec mon épouse Merrill, nous quittions Annapolis, Maryland, vers la fin juin, après avoir complètement remis à neuf le bateau : nouveau gréement, nouvelles lignes, écoutes et drisses, nouveau bout-dehors, régulateur d’allure, carénage, voiles renforcées, etc. Rempli jusqu’aux sourcils, fuel, eau, victuailles pour cinq personnes et deux mois, en vue de la traversée directe vers Guernesey, soit 3500 milles.

A midi, notre nouvel équipage arriva, trois Américains costauds entre 17 et 24 ans, et une demi-heure après, nous étions partis, par la Chesapeake, le canal du Delaware et Cape May, notre dernier arrêt avant le grand départ. Armés d’un bulletin météo de cinq jours de la marine US, ce n’était pas vraiment juste que les dieux nous envoient un vent d’Est pendant trois jours… Que pouvions-nous faire à part l’affronter, en choisissant une route plus Sud ? Des 24 heures à 20 milles, ou 50, ou même 70, pas dans la bonne direction, n’étaient pas près de nous rapprocher du but ! Le jour suivant, nous eûmes de la brise. Pas les vents océaniques qu’on avait eus pour venir, sur la route des alizés, mais le bon vieux Noroît, humide et fort, dépassant force 7, plus des creux de plus de deux mètres. Puis ça s’arrêta. Oui, calme plat et le vieux Banba descendait et remontait dans ces creux sur l’océan, rentrant dans des murs d’eau et escaladant des montagnes, avec les voiles affalées et juste ce qu’il fallait de moteur pour maintenir la proue face à la mer. Enfin le vent revint, faible au départ, mais forcissant ensuite jusqu’à force 8 de l’Ouest, portant pour nous heureusement. Puis encore des jours de calme. Nous regardions nos réserves de fuel baisser, et finalement coupâmes le moteur pour laisser dériver.

Les réserves de pain commençaient à moisir et nous sortîmes les miches une par une pour les exposer à un soleil intermittent. Ce n’était pas un problème, car on avait plein de nourriture à bord et de l’eau pour plus de deux mois. Ce fut aussi le moment où une attache de vergue céda du côté bâbord à force de raguer, et la vergue tomba sur le pont. Là non plus ce n’était pas très grave et un équipier put monter au mât pour la refixer.

So far, so good. L’équipage avait le moral. Le 5 juillet nous avions 900 milles sur le log et un quart seulement du fuel utilisé. ‘Dommage pour le fuel’, me dis-je plus tard, quand après un nième changement de voile, la voile de flèche se déchira d’un bout à l’autre. Heigh ho!* On a plein de toile à bord, et dès que le vent tomberait un peu, on pourrait coudre un morceau pour la remplacer. On roula la voile en attendant.

Le soir même, on s’aperçut que quelque chose n’allait pas avec le mât. L’étai arrière était tendu à bloc et on pouvait à peine utiliser le levier de bastaque à tribord. Trop tendu ? Maintenant je sais que Banba préférait de loin une croisière autour de la Bretagne à ces plaisanteries au milieu de l’Atlantique, mais à l’époque je pensais plutôt à ses structures épaisses, le pourtour de la coque en fer forgé, les planches en chêne, et plus. En outre, on ne faisait pas d’eau, sauf venant du pont au-dessus de nos couchettes. Aussi j’écartai toute noire pensée, c’est-à-dire jusqu’au lendemain… Mais alors, le mât était sorti de 30 cm, et il fallut deux hommes pour fermer le levier de bastaque. Je pensai qu’il s’était déplacé, et comme il faisait 52 pieds de haut (plus de 15 m), pesait une demi-tonne, et était fixé avec des haubans et des étais massifs, l’idée de voir cette pièce se balancer dans un vent de force 9 allait au-delà de mon imagination. On se mit à la cape sous trinquette pour évaluer la situation. Terre Neuve était à 450 milles et contre les vents dominants, et en plus sur tribord amures, le côté dangereux. Les Açores étaient à quelque 1100 milles devant et très au sud par rapport à notre destination, et là aussi contre les vents pour la fin du parcours. Les Bermudes étaient à 700 milles aussi contre le vent. Le fuel restant représentait une navigation de 270 milles à petite vitesse, pendant 90 heures. Réserves de rhum de la Trinité, trois boîtes… Dites vos prières les gars, et oubliez la prohibition !

Nous avions vu plusieurs navires sur la route, mais maintenant nous étions un peu au sud du chemin des cargos. J’avais une petite pensée secrète, mais, bon, quelle décision ! Continuer… Si le vent voulait bien ne pas dépasser, disons, force 7 ? Les pilot charts de la saison (juillet) montraient une probabilité importante de coups de vent à force 8. Si la houle après une tempête n’était pas trop forte, si on pouvait ferler les voiles correctement, tant de si… Ou bien abandonner Banba. Avec le tour de l’Atlantique presque réalisé ? Six cents cartes nautiques, les instruments, les habits, les outils, les guides nautiques, tout?

Je tournais et tournais le problème dans ma tête toute la journée, assis sous la pluie dans le cockpit, jusqu’à l’heure du thé. Puis je vis un grand cargo à un mille au vent dans la brume grise. Le problème se réglait tout seul. Je réunis l’équipage à l’arrière, leur lut le chapitre 23 de Hornblower, nous enfilâmes les gilets et envoyâmes une fusée rouge.

« Seulement passeports et argent ! » dis-je, en démarrant le moteur. Personne n’aurait une seconde chance en abordant le navire, ce serait ‘On saute !’, et puis le fracas du gréement brisé, du bois éclaté, quand le bateau toucherait.

A part le fait que je perdis mon pantalon au moment critique, tout alla bien. Le navire se mit en panne et je l’abordai sous le vent, le long de la coque, où les filets pour grimper étaient déjà là. Banba s’écrasa contre le mur d’acier, il montait de dix pieds et chutait aussitôt avec les vagues, de façon folle et incontrôlée, mais nous atteignîmes tous le pont et des mains secourables nous firent basculer au-dessus du bastingage. Je me mis sur pieds et comptai les têtes, cinq… Et nous vîmes Banba à 50 mètres en bas. Son moteur marchait toujours, en marche arrière, en quelques minutes le bateau disparut dans la pluie battante.

 

Histoire reprise de Sunk without trace, de Paul Gelder : « The mast that moved ».

* Heigh Ho!, exclamation pour se donner du courage, type ‘Haut les cœurs !’, ‘En avant !’, ou ‘Oh hisse !’ Repris dans Disney, Blanche Neige, pour la chanson des sept nains revenant du boulot…

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