Heban

Très beau livre de Ryszard Kapuściński, l’auteur a même été pressenti pour le prix Nobel. La première édition est de 1998, il est paru en 2000 en France, avec une traduction de Véronique Patte. Titre original: Heban, en anglais, The Shadow of the Sun. Quelques extraits:

1) Le lion, le chemin de fer Mombasa-Kampala, les travailleurs engagés venus des Indes

Le lion est un chasseur habile et dangereux pendant près de vingt ans. Puis il commence à vieillir. Ses muscles s’atrophient, sa vitesse ralentit, ses bonds sont de plus en plus courts. Il a du mal à rattraper la farouche antilope, le zèbre vif et agile. Il erre, la faim au ventre, et devient un poids pour la communauté. C’est une période dangereuse pour lui, car le groupe ne tolère pas les faibles et les malades ; le vieux lion peut donc devenir sa victime. Il a de plus en plus peur que les plus jeunes le dévorent. Progressivement il s’isole, traîne à l’arrière, pour rester définitivement seul. Il est tourmenté par la faim, mais ne peut chasser de gibier. Il ne lui reste plus qu’une solution : chasser l’homme. Ce lion, couramment appelé ici mangeur d’homme (man-eater), devient la terreur de la population environnante. Il se met à l’affût près des torrents où les femmes viennent laver leur linge, sur le bord des chemins que les enfants empruntent pour aller à l’école – car un lion affamé chasse aussi de jour. Les gens n’osent plus sortir de leur case, mais il les attaque jusque chez eux. Il est intrépide, impitoyable et toujours vigoureux.
Ce sont ces lions là, poursuit le docteur Patel, qui se sont attaqués aux Hindous construisant la ligne de chemin de fer (Mombasa-Kampala). Comme les ouvriers dormaient sous la tente, les carnassiers n’avaient aucun mal à déchirer la toile et à emporter leurs proies endormies. Ces gens n’étaient protégés par personne, ni même armés. Comme il est vain de se battre contre un lion dans les ténèbres africaines, le grand-père du docteur et ses camarades ont souvent entendu, impuissants, les cris des malheureuses victimes dépecées par des lions qui banquetaient tout près des tentes, puis, rassasiés, disparaissaient dans le noir.

P. 74-5

2) Europe et Afrique

Contrairement aux autres civilisations, la force de l’Europe, de sa culture, réside notamment dans sa capacité de critiquer, et surtout de s’autocritiquer, dans son art d’analyser et de rechercher, dans ses investigations constantes, son inquiétude. L’esprit européen est conscient de ses limites, il accepte son imperfection, il est sceptique, il doute, il se pose des questions. Dans les autres cultures, cet esprit critique n’existe pas. Pire, les autres cultures ont tendance à manifester de l’orgueil, à considérer tout ce qui leur est propre comme parfait. Bref, elles sont dénuées de sens critique à l’égard d’elles-mêmes. Les responsables de tous les maux, ce sont exclusivement les autres, les forces extérieures – les complots, les agents, la domination étrangère sous diverses formes. Elles considèrent tout jugement critique comme une attaque, comme une discrimination, comme du racisme. Les représentants de ces cultures tiennent la critique pour une offense personnelle, une tentative préméditée de les humilier, voire pour une forme de cruauté. Si on leur dit que leur ville est sale, ils réagissent comme si on leur avait dit qu’ils étaient eux-mêmes sales, oreilles, cou, ongles, etc. Plutôt qu’un esprit critique, ils cultivent en eux de la rancœur, des complexes, de la haine, de l’aigreur, du dépit, des phobies. Or cela les rend incapables, culturellement, structurellement et durablement de progresser, incapables de créer en eux une volonté profonde de changement et de développement.

Pages 262-3

3) Dakar-Bamako en train, deux Écossais, la culture de l’échange

Sur le quai je rencontre un couple de jeunes Écossais qui visitent l’Afrique occidentale. […] Le train s’ébranle. […] A la gare de Tambakounda, la locomotive tombe en panne. […]

ll est à prévoir que nous resterons là pendant longtemps. Très vite des curieux venus du village s’attroupent. Je propose aux Écossais de sortir pour visiter les lieux et faire un brin de causette. Ils refusent catégoriquement, ils ne veulent rencontrer personne ni discuter avec qui que ce soit. Ils ne veulent lier aucune connaissance ni rendre aucune visite. Si quelqu’un s’approche d’eux, ils tournent le dos et s’en vont. Ils prendraient même leurs jambes à leur cou s’ils le pouvaient.

Cette réaction s’explique par leur brève mais malheureuse expérience. Ils sont convaincus que dès qu’ils engageront la conversation, leur interlocuteur leur demandera quelque chose. Cela peut aller d’une bourse d’étudiant à un job, en passant par une somme d’argent. Cet interlocuteur a toujours des parents malades, des enfants en bas âge à nourrir, lui-même n’a pas mangé depuis des jours. Ces doléances et plaintes se sont tellement répétées que, désemparés, découragés, ils ont décidé de ne plus entamer une seule conversation. Et depuis ils se tiennent à cette attitude.

J’explique aux Écossais que les Africains sont souvent persuadés que le Blanc est un nanti, ou en tout cas qu’il est riche, beaucoup plus que le Noir. Si sur leur route surgit un Blanc, c’est comme si une poule leur avait pondu un œuf en or. Ils doivent saisir l’occasion, ils ne peuvent la laisser échapper. D’autant que la plupart d’entre eux effectivement n’ont rien, ont besoin de tout, veulent tout.

Mais l’attitude des Africains s’explique aussi par une mentalité, des attentes fondamentalement différentes. La culture africaine est une culture de l’échange. Si on me donne quelque chose, je dois le rendre. C’est un devoir, engageant ma fierté, mon honneur, ma qualité d’homme. C’est dans l’échange que les relations humaines prennent leur forme la plus noble. L’union de deux jeunes gens qui, à travers leur descendance, prolongent la présence de l’homme sur la terre et assurent sa pérennité, se fait précisément par le biais d’un échange entre deux clans : les femmes sont échangées contre des biens matériels indispensable à son clan.

Dans cette culture, tout prend la forme d’un cadeau, d’un présent exigeant une compensation. Un cadeau non rendu porte préjudice à celui qui ne s’est pas acquitté de son obligation, ternit sa conscience, peut même entraîner un malheur, une maladie, la mort. C’est pourquoi le cadeau est un signal, un appel à un geste de retour, à un rétablissement rapide de l’équilibre. J’ai reçu quelque chose ? Je rends !

Il y a souvent malentendu quand l’une des parties ne comprend pas que la valeur des dons peut appartenir à des catégories différentes, par exemple lorsqu’une valeur symbolique est échangée contre une valeur matérielle, et vice versa. Ainsi un Africain qui s’approche des Écossais et les comble de présents : il leur offre sa propre personne, sa sollicitude, leur communique des informations, les met en garde contre les voleurs, assure leur sécurité, etc. Il va de soi que cet homme généreux attend un retour, un dédommagement, une satisfaction. Or il constate avec étonnement que les Écossais font grise mine, qu’ils lui tournent même le dos et qu’ils s’en vont ! »

p. 317-9

4) Conquérir l’Afrique, par les armes…

Quand Haïlé Sélassié régnait à Addis Abbeba, les Américains l’aidaient à combattre les Érythréens. Mais dès que l’empereur a été renversé par Mengistu, les Russes ont remplacé les Américains. Les vestiges de cette histoire peuvent être contemplés dans le grand parce d’Asmara où se trouve un musée de la guerre. Son directeur est un jeune poète et guitariste, ancien rebelle, un homme charmant et accueillant, Aforki Arefaine. Il me montre d’abord les mortiers et les canons américains, puis une collection de mitrailleuses, de mines, de Katiouchas et de Migs soviétiques. « Ce n’est rien, dit-il, si tu voyais Debre Zeit ! »

Il n’a pas été facile d’obtenir une autorisation, mais finalement j’ai vu Debre Zeit. Ce site se trouve à quelques dizaines de km d’Addis Abbeba. On s’y rend par des chemins de campagne en passant par une série de postes militaires. Les soldats du dernier poste ouvrent un portail donnant sur une petite place au sommet d’un plateau. Le panorama est unique au monde. A perte de vue, jusqu’à l’horizon lointain et brumeux, s’étend une plaine plate et sans arbre. Elle est encombrée de matériel militaire. Sur des kilomètres s’étendent des champs de canons de différents calibres, des allées interminables de chars légers et lourds, des quartiers hérissés de canons antiaériens, de mortiers, des centaines d’engins blindés, de stations radio mobiles et de chars amphibies. De l’autre côté du plateau on trouve d’immenses hangars et entrepôts abritant des fuselages de Migs en cours d’assemblage, des magasins bourrés de caisses de munitions et de mines.

Ce qui stupéfie et étourdit le plus, ce sont les quantités monstrueuses des armements, l’accumulation, l’amoncellement invraisemblable de centaines de milliers de tonnes de mitrailleuses, de mortiers de montagne, d’hélicoptères de combat. Tout ce matériel, offert par Brejnev à Mengistu, a été transporté par bateau, pendant des années, d’Union soviétique en Ethiopie, alors que les Éthiopiens étaient incapables d’en utiliser ne serait-ce que 10% ! Avec tous ces tanks, on pourrait conquérir l’Afrique entière, avec le feu de ces canons et de ces Katiouchas, on pourrait réduire en cendres le continent tout entier ! Errant dans les rues mornes de cette ville en acier pétrifié sous le regard muet des canons sombres et oxydés, sous la menace des dents massives des chenilles, j’ai pensé à l’homme qui a imaginé conquérir l’Afrique, qui a voulu organiser sur le continent une Blitzkrieg modèle, qui a édifié cette nécropole militaire, Debre Zeit. Qui cela pouvait-il être ? L’ambassadeur de Moscou à Addis Abbeba ? Le maréchal Ustinov ? Brejnev en personne ?

P. 354-5

5) Un vieux Fiat tout cabossé, une équipe bien rodée

Notre autocar, un antique Fiat à la couleur indéfinissable tant la carrosserie a été martelée, tant elle est trouée par la rouille, descend à corps perdu une route en pente abrupte et escarpée, sur une dénivellation de 2500 mètres. Je ne vais pas entreprendre la description de cette route. Le chauffeur m’a installé, moi l’unique Européen, à côté de lui. Il est jeune, vif et attentif. Il sait ce que cela signifie de rouler sur cette route, il en connaît tous les pièges. Sur cent kilomètres, il y a plusieurs centaines de virages. Le trajet n’est en fait constitué que de tournants. De plus la chaussée est étroite, elle est recouverte d’un macadam friable, elle longe constamment un précipice sans barrière ni garde-fous.

Si on n’a pas le vertige et qu’on n’a pas peur de regarder en bas, on aperçoit au fond du précipice des épaves d’autocars, de camions, de véhicules blindés, de carcasses de chameaux, de mules ou d’ânes. Certaines sont très vieilles, mais d’autres – et celles-ci sont les plus terrifiantes – sont très récentes. Le chauffeur et les passagers forment une équipe bien rodée, œuvrant à l’unisson : quand nous amorçons un virage, le chauffeur pousse un « Yyyaaahhh ! » prolongé. A ce cri, les passagers se penchent du côté opposé au tournant, faisant ainsi contrepoids et évitant à l’autocar de plonger inexorablement vers l’abîme.

Dans certains virages est dressé un autel copte aux couleurs criardes, décoré de rubans, de fleurs artificielles et pompeuses, d’icônes peintes dans le style des réalistes naïfs. Autour de l’autel s’affairent quelques moines émaciés et desséchés. Quand l’autocar ralentit, ils tendent vers les fenêtres des soucoupes en argile afin que les passagers y déposent quelques sous en offrande. Les moines prieront pour que le voyage se déroule bien, du moins jusqu’au virage suivant.

P. 355-6

Asmara à Massaoua :

6) La zone la plus chaude de la planète

Plus nous glissons sur le toboggan endiablé des virages, en équilibre constant entre la vie et la mort, plus la chaleur devient étouffante. En fin de parcours nous avons l’impression d’être enfournés sur une grande pelle dans un haut-fourneau. Bref, nous sommes arrivés à Massaoua. Juste avant, à quelques kilomètres de la ville, les montagnes ont disparu et la route suit une ligne droite et plate. Lorsque nous atteignons ce tronçon de route, le chauffeur se métamorphose, sa silhouette fine se détend, les muscles de son visage se rassérènent et s’adoucissent. Il sourit. Tendant la main vers un tas de cassettes posées à côté de lui, il en place une dans le magnétophone. La bande usée, ensablée, retentit de la voix éraillée d’un chanteur local. C’est une mélodie orientale, pleine de sons aigus, mélancoliques, sentimentaux. « Il dit qu’elle a des yeux comme deux lunes, m’explique le chauffeur absorbé par le chant. Et qu’il aime ces yeux semblables à la lune. »

Nous entrons dans une ville en ruine. Des deux côtés de la route, des montagnes de douilles d’artillerie. Des murs calcinés, des souches d’arbres renversés et hérissés d’éclats. Une femme marche dans la rue déserte, deux garçons jouent dans la cabine d’un camion détruit. Nous avançons sur une petite place sablonneuse, rectangulaire, au centre de la ville. Autour, des maisons pauvres sans étages, peintes en vert, en rose et en jaune. Les murs sont fissurés, la peinture s’écaille et tombe. Dans un coin, à l’ombre, somnolent trois vieillards. Ils sont assis à même le sol, ils ont des turbans enfoncés sur les yeux.

L’Érythrée, c’est l’union de deux altitudes, de deux climats, de deux religions. Sur les hauteurs, là où se trouve Asmara et où il fait plus frais, vit le peuple tigrigna. La majorité de la population du pays appartient à ce peuple. Les Tigrignas sont chrétiens, coptes L’autre partie de l’Érythrée, ce sont des plaines torrides, à moitié désertes, les bords de la mer Rouge, entre le Soudan et Djibouti. Elles sont habitées par des peuples de bergers, de confession islamique – le christianisme supporte mal les tropiques, l’islam s’y sent mieux. Massaoua, le port comme la ville, appartient à ce monde. Les bords de la mer Rouge, où se trouvent Massaoua et Assab, et le golfe d’Aden où sont situés Djibouti, Aden et Berbera, sont la zone la plus chaude de la planète, l’enfer de la Terre. Quand je suis sorti de l’autocar, j’ai été agressé par une chaleur si intense que je n’ai pas pu reprendre mon souffle. J’ai senti une flamme m’entourer et m’étouffer. J’ai compris qu’il fallait que je m’abrite quelque part si je ne voulais pas m’écrouler. Je me suis mis à scruter la ville morte, à chercher un signe, une trace de vie. Ne remarquant aucune enseigne, désespéré, je me suis lancé droit devant moi. Je savais que je n’étais pas en état d’aller bien loin, mais j’ai malgré tout avancé, à grand-peine, soulevant tour à tour la jambe gauche, puis la jambe droite. Finalement j’ai aperçu un bar par lequel on pénétrait par une ouverture tendue d’un voile en percale. J’ai écarté le rideau, je suis entré et me suis effondré sur le banc le plus proche. J’avais les oreilles qui bourdonnaient, car la chaleur semblait s’intensifier, redoubler constamment.

Dans l’obscurité, au fond du bar désert, j’ai vu un comptoir tout collant de crasse, tout déglingué et, au-dessus, deux visages. De loin, on aurait dit deux têtes coupées que quelqu’un aurait posées là avant de partir. En effet, les têtes ne bougeaient pas, semblaient mortes. J’étais toutefois incapable de réfléchir à l’auteur du forfait ou à ses mobiles, mon attention étant absorbée par la vue d’une caisse de bouteilles d’eau posée à côté du comptoir. Avec le peu de forces qui me restaient, je me suis traîné jusqu’à elles et les ai bues l’une après l’autre. Alors l’une des têtes a ouvert un œil qui s’est mis à regarder ce que je faisais. Les deux serveuses n’ont pas bronché pour autant, pétrifiées par la chaleur comme des lézards.

P. 356-8

7) L’arbre

C’est l’après-midi que les choses sérieuses se passent : les adultes se retrouvent sous l’arbre pour tenir conseil. Le manguier est le seul endroit où ils peuvent se réunir et discuter, car dans le village il n’y a pas de local suffisamment spacieux. Les gens se rendent à la réunion avec ponctualité et de bon gré. Les Africains ont une nature collectiviste, ils éprouvent un besoin intense de participer à tout ce qui fait partie de la vie du groupe. Toutes les décisions sont prises de concert. C’est en commun que l’on tranche les disputes et les conflits, que l’on décide qui recevra telle terre à cultiver. La tradition veut que toute décision soit prise à l’unanimité Si quelqu’un n’est pas d’accord, la majorité essaie de le convaincre jusqu’à ce qu’il change d’opinion. Cela dure parfois indéfiniment, car ce qui caractérise ces discussions, ce sont les interminables palabres. Si deux villageois se disputent, le tribunal  réuni sous l’arbre ne démêle pas le vrai du faux ni ne décide qui a raison, il s’efforce simplement de supprimer le conflit, d’amener les deux parties à la réconciliation en reconnaissant le bien-fondé de chacune d’entre elles.

Quand la journée touche à sa fin et que l’obscurité tombe, l’assemblée interrompt sa réunion et on rentre à la maison. Dans les ténèbres on ne peut pas se quereller. Quand on discute, on doit voir le visage de celui qui prend la parole, on doit être sûr que ses paroles et ses yeux parlent le même langage.

C’est maintenant au tour des femmes, des personnes âgées et des enfants, curieux de tout, de se rassembler sous l’arbre. S’ils ont du bois, ils allument un feu. S’ils ont de l’eau et de la menthe, ils infusent une tisane épaisse et corsée. Commence alors l’heure la plus agréable, l’heure que je préfère, celle où on raconte les événements de la journée, les histoires où se mêlent la réalité et la fiction, des éléments drôles et d’autres effroyables. Qu’était donc cette forme sombre et furieuse qui, ce matin, a fait un boucan infernal dans les buissons ? Un oiseau bizarre s’est envolé dans les airs et a disparu ! Les enfants ont chassé une taupe dans son trou, ont fouillé ses galeries, mais la taupe n’y était plus. Où s’est-elle fourrée ? Au fil des récits, les gens se rappellent que jadis, il y a de cela bien longtemps, les vieux racontaient qu’un oiseau étrange était passé et avait disparu. Quelqu’un se souvient que son arrière-grand-père lui a dit que depuis longtemps une forme sombre faisait du bruit dans les buissons. Cela fait longtemps ? Oh oui, cela remonte à la nuit des temps. Car la frontière de la mémoire est celle de l’histoire. Auparavant il n’y avait rien. L’auparavant n’existe pas. L’histoire est ce qu’on se rappelle.

Hormis le nord islamique et l’Ethiopie, l’Afrique n’a jamais connu l’écriture. L’histoire a toujours été transmise oralement, les légendes ont toujours été communiquées de bouche à oreille, les mythes ont toujours été créés collectivement, inconsciemment, au pied d’un manguier, dans les ténèbres profondes du soir, quand seules résonnaient les voix tremblantes des vieillards. Car les femmes et les enfants se taisent, ils écoutent. L’heure du soir est importante aussi parce que c’est le moment où la communauté s’interroge sur son essence et ses origines, prend conscience de sa particularité et de sa différence, définit son identité. C’est l’heure où l’on converse avec les ancêtres qui, même s’ils sont partis, sont toujours là, nous accompagnent dans notre vie, nous protègent contre le mal.

P. 362-4

8) La nature

Le soir, le silence sous l’arbre n’est qu’apparent. Il est de fait saturé de voix, de sons, de murmures multiples et variés, qui viennent de partout, des branches élevées, de la brousse, des profondeurs de la terre, du ciel. A ce moment-là, mieux vaut être près les uns des autres, sentir la présence d’autrui, car cela réconforte et donne du courage. L’Africain se sent en permanence menacé. Sur ce continent, la nature prend des formes tellement monstrueuses et agressives, elle se couvre de masques tellement vengeurs et angoissants, elle tend à l’homme des pièges et des embuscades si perfides que l’Africain vit en permanence dans l’incertitude du lendemain, dans la peur et l’anxiété. Ici tout se manifeste sous une forme amplifiée, déchaînée, exagérée, hystérique. S’il y a un orage, la foudre brûle tout, les éclairs déchirent le ciel en lambeaux. S’il pleut, le ciel déverse des trombes d’eau qui en un instant vous noient et vous enfoncent sous terre. S’il y a une sécheresse, elle est si cruelle qu’elle ne laisse pas la moindre goutte d’eau et décime tout le monde. Entre la nature et l’homme, il n’y a pas d’intermédiaire pour adoucir les choses, pas de compromis, pas de gradation. C’est une lutte, une bataille, un combat permanents, acharnés, impitoyables. L’Africain est l’homme qui, de la naissance à la mort, se trouve confronté à une nature particulièrement malveillante, et le seul fait d’exister, de rester en vie, est sa plus grande victoire.

P. 364-5

9) L’eau

A part l’ombre, il existe en Afrique une autre valeur suprême, l’eau. « L’eau, c’est tout, m’a dit un jour Ogotemmeli, un sage originaire d’un peuple du Mali, les Dogons. La terre vient de l’eau, la lumière vient de l’eau, le sang aussi. » « Le désert t’apprendra une chose, m’a dit à Niamey un marchand du Sahara : qu’il existe une chose que l’on peut désirer et aimer plus qu’une femme, l’eau. » L’ombre et l’eau, deux éléments fluides, incertains, qui apparaissent et disparaissent mystérieusement.

Deux modes de vie, deux situations : quiconque se trouve pour la première fois dans un centre commercial américain, dans l’un de ces malls gigantesques, interminables, ne peut qu’être frappé par la richesse et la variété des marchandises qui y sont entassées, par la profusion de tous les objets que l’homme a inventés, créés, puis qu’il a rassemblés, rangés et entassés pour éviter au client de réfléchir, de penser et lui offrir toutes ces richesses sur un plateau.

L’univers de l’Africain moyen est différent. C’est un monde pauvre, sommaire, élémentaire, réduit à quelques objets : une chemise, un plat, une poignée de grains, une gorgée d’eau. Sa richesse et sa diversité s’expriment non pas sous une forme matérielle, concrète, palpable, visible, mais dans les valeurs et les significations symboliques qu’il donne aux choses les plus ordinaires, des valeurs et des significations secrètes, imperceptibles car inconsistantes. Cela peut être la plume d’un coq considérée comme un réverbère éclairant la route dans les ténèbres, une goutte d’huile d’olive tenant lieu de bouclier contre des balles malveillantes. L’objet se charge d’un poids symbolique, métaphysique, car l’homme en a décidé ainsi, par sa volonté il l’a sublimé, lui a donné une autre dimension, l’a déplacé dans une sphère d’existence supérieure, l’a transcendé.

P. 366-7

10) Churchill à Serenge

Une femme nommée Alice Lenshina habitait en Zambie. Elle avait une quarantaine d’années. Elle faisait du commerce dans les rues de la petite ville de Serenge. Elle ne se distinguait par aucun signe particulier. On était dans les années 1960 et, à cette époque, on trouvait encore des gramophones à manivelle çà et là dans le monde. Lenshina en avait un, ainsi qu’un disque usé jusqu’à la corde. Sur le disque était enregistré le discours de Churchill de 1940 dans lequel il exhortait les Anglais au sacrifice. Ayant installé son gramophone dans sa cour, la femme tournait la manivelle. Le pavillon métallique peinturluré en vert produisait un grondement et un gargouillement aux accents pathétiques, mais le texte était incompréhensible. Aux miséreux de plus en plus nombreux qui se réunissaient là, Lenshina expliquait que c’était la voix d’un dieu dont elle était la messagère et qui exigeait une soumission inconditionnelle. Les foules commencèrent à affluer chez elle. Ses disciples, en général des pauvres sans le sou, construisirent avec les moyens du bord un temple dans la brousse où ils venaient réciter leurs prières. Au début de chaque cérémonie, la basse sonore de Churchill les mettait en extase, en transe. Les autorités eurent toutefois honte de ces manifestations religieuses et le président Kenneth Kaunda envoya contre Lenshina la troupe qui, sur le lieu de culte, massacra quelques centaines d’innocents. Les chars réduisirent en poussière le temple d’argile.

P. 368-9

11) Noël et l’éléphant

Il y a quelques années, j’ai passé le réveillon de Noël au Parc national de Mikoumi, au fin fond de la Tanzanie. La soirée était chaude, calme, sans un brin de vent. Sur une clairière, en pleine brousse, à la belle étoile, quelques tables étaient dressées avec des plats de poissons frits, de riz, de tomates, des bouteilles de pombe, la bière locale. Des bougies, des lampions, des lampes étaient allumés. Il régnait une atmosphère agréable, détendue. Comme toujours quand c’est la fête en Afrique, les récits, les plaisanteries, les rires fusaient. Il y avait là des ministres du gouvernement tanzanien, des ambassadeurs, des généraux, des chefs de clan. Minuit passa. Soudain j’ai senti derrière les tables éclairées une masse obscure et impénétrable s’approcher, se balancer et résonner. Cela n’a pas duré longtemps. Le vacarme s’est soudain amplifié, et dans notre dos, des profondeurs de la nuit, a émergé un éléphant. J’ignore si mon lecteur s’est jamais trouvé nez à nez avec un éléphant, non pas dans un zoo ou dans un cirque, mais dans la brousse africaine, dans le royaume de cet effroyable seigneur ! A sa vue, l’homme est pris de panique. Quand il est séparé du troupeau, l’éléphant solitaire est souvent un fauve devenu fou furieux, un prédateur déchaîné qui attaque les villages, piétine les cases, tue les hommes et le bétail.

L’éléphant est vraiment un animal énorme, il a un regard pénétrant, perçant et il est silencieux. Nous ne savons pas ce qui se passe dans sa tête puissante, ce qu’il va faire dans la seconde qui va suivre. Il s’immobilisa un instant, puis se mit à passer entre les tables. Il régnait un silence de mort. Tout le monde restait assis, paralysé, pétrifié. Personne ne bougeait car cela aurait pu déchaîner sa furie et comme c’est un animal rapide, il aurait été impossible de lui échapper. D’un autre côté, en restant assis sans bouger, nous nous exposions à son attaque, risquions de périr écrasés par les pattes du colosse.

Notre éléphant déambulait, contemplait les tables dressées, les gens à moitié morts de peur. D’après ses mouvements, le balancement de sa tête, on voyait qu’il hésitait, qu’il n’arrivait pas à prendre une décision. Cela n’en finissait plus, semblait durer une éternité. A un moment je saisis son regard. Il nous fixait avec insistance, de ses yeux lugubres, figés.

Enfin, après un dernier tour de piste, l’éléphant nous a laissés, il est parti et s’est fondu dans les ténèbres. Quand le martèlement de ses pas s’est tu et que l’obscurité s’est immobilisée, l’un des Tanzaniens assis à côté de moi m’a demandé : « Tu as vu ? – Oui, ai-je répondu toujours à moitié mort de frayeur. C’était un éléphant. – Non, a-t-il rétorqué. L’esprit de l’Afrique prend toujours la forme de l’éléphant. Car l’éléphant ne peut être vaincu par aucun animal. Ni par le lion, ni par le buffle, ni par le serpent. »

P. 371-3

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