Un conte chinois

Armand David, 1826-1900

Le tigre, le panda et la princesse

Il y a des centaines, des milliers d’années, les pandas n’avaient pas d’auréoles noires autour des yeux, ils avaient la tête toute blanche, ils étaient tout blanc.
A cette époque, il existait une sublime princesse chinoise, très belle, si belle que toute personne qui la croisait en tombait sous le charme. Elle portait toujours de magnifiques robes en brocart de soie avec de longues traînes et de longues manches. On avait l’impression qu’elle flottait dans l’air quand elle marchait.
Malgré les recommandations de son père, qui craignait pour sa sécurité, cette princesse aimait se promener seule dans la campagne, dans les forêts du royaume pendant de longues heures de la journée.
Lors d’une journée superbe, la princesse prolongea un peu sa promenade pour profiter des dernières chaleurs du soleil avant de rentrer au palais. Au détour d’un fourré, elle entendit un bruit bizarre de l’autre côté du talus. Sentant le danger, son instinct lui disait de ne pas y aller. Mais sa curiosité était plus grande… Sur la pointe des pieds, elle se faufila en silence jusqu’au talus et, se cachant derrière un buisson, regarda ce qui se passait.
C’est alors qu’elle vit un mignon bébé panda complètement terrorisé. En effet, tout près de lui, un énorme tigre du Tibet, toutes griffes dehors, la bave aux lèvres, s’apprêtait à dévorer tout cru ce pauvre animal tétanisé par la peur.
La princesse, n’écoutant que son cœur, ne pensant qu’à sauver le bébé, sortit de son buisson. Elle fit diversion, prit le panda et le lança derrière le talus. Bébé panda eut alors le réflexe de grimper à un arbre pour se mettre à l’abri.
Le tigre d’abord surpris par cette intervention réfléchit par deux fois. D’une proie il se retrouvait avec deux, mais que choisir ? Comme il y avait davantage à manger sur la princesse, il n’hésita pas, sauta sur elle et la dévora toute crue…
Une fois son repas terminé, repus, le tigre s’en alla vers d’autres horizons…
Pendant ce temps-là, perché sur son arbre, le panda vit toute la scène et réalisé ce qu’avait fait la princesse. Il comprit qu’elle s’était sacrifiée pour lui, pour la sauver.
Triste, la mort dans l’âme, il commença à pleurer, pleurer pendant des jours et des jours. L’acte de bravoure provoqua aussi une grande tristesse chez l’ensemble des pandas géants venus de tout le royaume rendre un dernier hommage à la courageuse et jeune héroïne. Penchés devant les cendres de la princesse, ils se frottaient sans arrêt les yeux, se bouchaient les oreilles pour ne plus entendre les pleurs incessants qui s’élevaient de toute la montagne, et se serraient entre eux par la taille pour se soutenir.
C’est ainsi qu’avec les cendres de la jeune fille les contours des yeux, des oreilles et de la taille des pandas devinrent noirs.

Et finalement ils prièrent les dieux pour qu’ils leur laissent ces auréoles noires en hommage au sacrifice de la belle princesse. Les dieux exaucèrent ce vœu. Et depuis ce jour tous les pandas ont ces auréoles noires autour des yeux, des oreilles et de la taille, en souvenir de la jeune fille.

Récit inspiré par le professeur Troller, Ecole des langues orientales

Armand David, natif d’Espelette au Pays basque, est un père lazariste en poste en Italie pendant sa jeunesse, à Savone, où il enseigne la botanique. En 1862, il est envoyé en Chine avec mission d’y étudier la nature, la flore et la faune. L’Empire du Milieu est à l’époque en proie au chaos : révolte des Taiping, impérialisme européen, soulèvement des musulmans, décomposition de l’Etat… Il sillonne cependant l’immense pays et découvre des espèces d’animaux inconnus en Europe, dont il envoie des descriptions et des spécimens au Muséum d’histoire naturelle à Paris, dont le fameux panda géant. En tout, 2 919 spécimens de plantes, 9 569 d’insectes, arachnides et crustacés, 1 332 d’oiseaux et 595 de mammifères. Un véritable aventurier qui fait trois longs voyages au cœur de la Chine et du Tibet dans des conditions terrifiantes.

« Le jeune ours blanc, qu’ils me vendent fort cher, est tout blanc, à l’exception des quatre membres, des oreilles et du tour des yeux, qui sont d’un noir profond » dit-il. « Un mois plus tard vint l’ours adulte et je pus constater que les couleurs de cet animal ne change pas avec l’âge…. Il vit dans les montagnes les plus inaccessibles, se nourrit de végétaux, surtout de racines de bambou » met-il dans la note descriptive jointe à une caisse d’envoi. Cette belle découverte d’une espèce nouvelle, le panda géant, sera décrite scientifiquement par Henri Milne Edwards à Paris en 1870. L’animal qui est surtout actif la nuit et qui vit à environ 3 000 m d’altitude dans des régions inaccessibles était très peu connu en dehors des populations locales. Il ne deviendra très célèbre dans le monde entier, Chine y compris, que très récemment.
D’après le témoignage récent de Cédric Basset, botaniste parti sur les traces du père David « Aujourd’hui, la petite ville de Baoxing rend largement hommage au père David avec une statue à son effigie et une qui célèbre sa découverte du panda. Les balustrades longeant la rivière sont gravées de représentations de nombreuses espèces animales et végétales qu’il a découvertes lors de son séjour dans la région ».

Un précurseur de l’écologie il se désole des pertes irrémédiables de la diversité :

C’est réellement dommage que l’éducation générale du genre humain ne se soit pas développée assez à temps pour sauver d’une destruction sans remède tant d’êtres organisés, que le Créateur avait placés dans notre terre pour vivre à côté de l’homme, non seulement pour orner ce monde, mais pour remplir un rôle utile et relativement nécessaire dans l’économie générale. Une préoccupation égoïste et aveugle des intérêts matériels nous porte à réduire en une prosaïque ferme ce Cosmos si merveilleux pour celui qui sait le contempler ! Bientôt le cheval et le porc d’un côté, et de l’autre le blé et la pomme de terre, vont remplacer partout ces centaines, ces milliers de créatures animales et végétales que Dieu avait fait sortir du néant pour vivre avec nous ; elles ont droit à la vie, et nous allons les anéantir sans retour, en leur rendant brutalement l’existence impossible. »

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