Du Québec à la Patagonie

A travers les Amériques à l’époque de la guerre du Vietnam, de Nixon et d’Allende, 1972-1973 (septembre à avril).
Et aussi de Pompidou et Brejnev ; en Argentine, un peu avant le deuxième mandat de Perón ; Franco toujours en Espagne, Caetano au Portugal, le successeur de Salazar, et au Brésil, la dictature des généraux, Médici au pouvoir à l’époque.

Amérique du Nord :
Ville de Québec/New York city : bus
New York/Floride : Drive away (voiture conduite pour les propriétaires se déplaçant en avion)
Floride/New Mexico : Drive away (Lotus Elite)
Mexique : bus, voitures

Amérique centrale (Guatemala, Salvador, Honduras, Nicaragua, Costa Rica, Panamá) : bus, trains, avion (Panamá-Colombie)

Amérique du Sud :
Colombie, Equateur, Pérou : bus, trains, avion (Lima-Cuzco)
Pérou, Bolivie : trains, bus
Bolivie, Argentine, Paraguay, Chili : trains, bus, stop
Argentine/France : paquebot (Cristoforo Colombo, de Gênes)

Parti du Québec après 18 mois de coopération civile à Québec, remplaçant le service militaire, la première étape a été New York. J’avais en effet décidé de prendre une longue période pour voyager, avant de commencer à travailler en France. La pratique la plus économique à l’époque chez les routards était de trouver une voiture à acheminer dans un endroit éloigné. En octobre, bien des résidents du Nord/Est, les retraités surtout, vont passer la saison froide en Floride, et ils laissent les clés de leur voiture à une compagnie Drive-Away, s’épargnant ainsi la longue descente. J’avais trois jours pour convoyer une grosse Buick, et j’arrivais un soir à l’appartement des propriétaires, en retard, vers Tampa. Ils firent un peu la gueule, mais me laissèrent dormir chez eux, pour m’accompagner le lendemain matin au centre-ville. Je trouvai un deuxième Drive-Away, avec une voiture de rêve, une Lotus Elite, à amener au Nouveau Mexique, près de El Paso, la frontière.

Mexique, Amérique centrale :

Tout ça s’est passé il y a bien longtemps, près d’un demi-siècle au moment où j’écris ces lignes ! Et donc les souvenirs sont flous, notamment sur l’itinéraire précis, mais il reste des images fortes, des expériences marquantes. Je me souviens être allé à Acapulco (les plongeurs sur la falaise), puis à Mexico, où je retrouvais un ancien amour des années d’étude, Françoise H., établie et mariée dans la grande ville. Ensuite le Yucatán, où je rencontrai un Suisse, puis un Allemand en van VW. A trois on a sillonné le pays, visité les sites mayas, Uxmal, Palenque, Chichen Itza, Monte Alban. Et finalement le Suisse m’a convaincu de continuer avec lui vers l’Amérique centrale et du Sud, ce qui n’était pas forcément mon projet au départ. Les Suisses ont l’habitude également, avant de commencer la vie active, de faire un voyage au long cours, formation indispensable. Une autre image, au Mexique, un homme âgé, l’air d’un vieux sage, lettré, qui commence le dialogue avec cette formule : « Usted habla Castellano, no? », ce qui lui semblait évident.

Au Guatemala, dans un bus, un jeune type avec un Colt à la ceinture, exactement comme dans les westerns. Au Salvador, une rencontre avec une jeune Américaine, en voyage aussi, et un après-midi sur une plage du Pacifique. Inconscient, voulant l’impressionner, je me lance pour une longue baignade dans un crawl énergique. Au moment de retourner, un courant entraîne au large, je mets un temps fou, en me débattant comme un forcené, pour rejoindre le bord. Le soir j’apprends que cette plage est infestée de requins… Chez un Américain installé là, qui nous reçoit pour un pot. Une espèce de redneck nationaliste, traitant les locaux, les Salvadoriens, comme des arriérés. Je le revois encore : « They must learn who we are! ».
Le passage de la frontière la nuit du Honduras au Nicaragua, des heures d’attente et de paperasse, finalement qui s’ouvre grâce à un pot de vin, à l’époque de la dictature de Somoza. L’arrivée au Costa Rica, pays bien géré et riche, contrairement à ses voisins, un répit après la misère. Le Panamá, avec le contraste incroyable entre la Zone, la zone du canal, une bande d’un mille, tenue encore par les Américains à l’époque, un coin de Midwest, aux pelouses et villas impeccables, au milieu d’un pays pauvre. Enfin la route panaméricaine qui s’arrête à la jungle, aucune liaison terrestre entre Panamá et la Colombie, alors que le Panamá appartenait à la Colombie au XIXe, il faut prendre l’avion pour aller en Amérique du Sud. L’idée du routard est évidemment de tout faire par des moyens de transport terrestres, l’avion est un échec. Mais là, pas le choix.

Une rencontre avec deux Françaises en Colombie, on continue la route ensemble, pour se séparer au Pérou. Elles continueront jusqu’en Argentine, où elles tomberont dans les pattes de camionneurs, une expérience horrible, relatée dans un grand article plus tard, d’une revue de voyage en vogue à l’époque, Partir.
A Bogota, capitale de la violence, les histoires horribles que les routards se racontent, comme celle, classique, du gars arrêté à la sortie d’un bus, cachant une main coupée sous son blouson, il voulait seulement voler une bague en or…

Equateur :

Au Pérou, un match de foot dans un grand stade de la ville, la foule, la cohue, des pickpockets, et mon portefeuille subtilisé, de l’argent, des papiers, mais pas l’essentiel. Un mauvais souvenir. Je rencontre un Américain, les deux Françaises prennent un itinéraire différent. On doit prendre le train pour Cuzco, un train fabuleux qui passe de 0 à 4 000 m dans des décors vertigineux. Mais le gars tombe malade, une dysenterie à crever, incapable de voyager. Je lui propose de prendre l’avion, il saute sur l’idée et on va à Cuzco avec la compagnie locale. Là-bas, il récupère doucement, dans une espèce d’auberge/dortoir pour routards. Reste le graal du voyage sud-américain : Machu Picchu ! Train célèbre pour la cité inca. Puis au retour, train vers le lac Titicaca, en route pour la Bolivie.

Bolivie :

Ce qui frappe dans tous ces pays andins, et surtout en Bolivie, c’est le mur qui existe avec les Indiens, leur attitude non hostile, mais indifférente, ils vivent dans leur monde et semblent ne pas voir les autres, tous les autres, ceux qui sont arrivés après, après Pizarre. C’est comme si on était transparents, invisibles, impossible de croiser leur regard. Les femmes portent curieusement des chapeaux melon, et des jupes qu’elles ajoutent en couches successives. Les habitats sur les hauts de La Paz sont effarants de pauvreté, les comportements choquants pour un Occidental, on voit des gens s’arrêter au vu de tous pour satisfaire leurs besoins, comme si de rien n’était. Des sociétés à deux vitesses, avec les Blancs et métis qui vivent dans le monde moderne, au centre des villes par exemple, et les Indiens qui semblent n’avoir toujours pas digéré la conquête espagnole.

Raison pour laquelle, quand on arrive en Argentine, c’est un véritable choc culturel. Après des mois dans un monde étrange, on se retrouve tout d’un coup en Europe. On passe dorénavant inaperçu, fondu dans la masse, et l’environnement paraît familier.

Bariloche est un rêve, choisi par Walt Disney pour imaginer le décor de Bambi :

Deux souvenirs étonnants, dans le nord de l’Argentine, à travers le Chaco, une sorte de savane, et après lors d’un court passage au Paraguay. Je rencontre un autre Américain avec qui on monte sur un train de marchandises, pour traverser sur le toit cette région, on s’arrête dans un village le soir, à la recherche d’un hébergement. Un Argentin nous accueille chez lui, dans sa famille, nous nourrit et nous loge, sans rien demander en échange, une hospitalité qui lui paraît naturelle, envers deux inconnus. Très beau et émouvant, le souvenir est fort et il restera. L’autre est dans une gare du Paraguay, on est en janvier, en plein été austral, dans un pays subtropical, la chaleur est effroyable et toute la gare est envahie par des cafards volants, des gros insectes noirs qui tourbillonnent, qui vous passe sur le corps, le visage, et qu’on a un mal fou à écarter.

Au Chili en février 1973, à l’époque d’Allende, six mois avant le coup d’Etat. Une atmosphère de révolution dans la capitale, à Santiago, des manifestations tous les jours, des magasins avec des queues, des pénuries, une ambiance enflammée, les jeunes avec qui je discute soutiennent le régime, passion des discussions politiques. Je prends un train pour la côte, c’est les vacances, tout le monde part, il est pris d’assaut, bourré à craquer, on voyage pendant tout le trajet comme dans le métro aux heures de pointe. Pour arriver finalement à Algarrobo, station balnéaire de type méditerranéen. Quelques jours bénis…

Finalement, retour en Argentine à travers la Patagonie, toujours en train, et séjour à Buenos Aires. Je suis entraîné à un meeting politique dans un stade (on est avant le coup d’Etat et la dictature de Videla), foule immense, slogans hurlés en chœur (Duros, duros, duros, que vivan los montoneros que mataron a Aramburu!), déchaînement des passions. Les Montoneros étaient un groupe d’extrême gauche péroniste se livrant à des attentats, notamment l’enlèvement et l’assassinat en 1970 d’un général, Pedro Aramburu, qui avait participé au renversement de Juan Perón en 1955.

Retour final en France, avec escales à Montevideo, Santos, Rio, Lisbonne, Barcelone sur le paquebot italien Cristoforo Colombo, à destination de Gênes. Débarquement à Cannes, par chaloupe.

Passage devant les côtes du Maroc

L’écrivain américain Paul Theroux a fait le même voyage, également dans les années 1970, il en a tiré un livre, The Old Patagonian Express, passionnant, comme tous ses récits de voyage à travers la planète : Riding the Iron Rooster, The Great Railway Bazaar, Dark Star Safari, The Last Train to Zona Verde, etc. A la fin, la rencontre avec Jorge Luis Borges est mémorable.

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2 Réponses to “Du Québec à la Patagonie”

  1. jcl_hubi Says:

    Fascinant.
    Dommage que l’on se croie immortel quand on a vingt ans – et que donc on n’écrit pas sa vie et ses voyages…

    • JB Says:

      Oui, merci, heureusement Theroux l’a fait lui, et toute sa vie ensuite. Au point de refaire deux fois le même voyage, de Londres en Extrême Orient, et retour, à trente-trois ans d’intervalle : The Great Railway Bazaar (1975), et Ghost Train to the Eastern Star (2008). Rien que pour voir les changements !

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