Des navires fantômes sur une mer vide

Comment l’histoire, la grande histoire, se joue à peu de choses. Vasco de Gama met trois semaines à l’aller de la côte est-africaine à la côte ouest de l’Inde, mais trois mois au retour, dans des conditions épouvantables. Il part au mauvais moment, à la mauvaise saison, dans l’ignorance du rythme des moussons et des vents favorables, rythme connu pourtant dans toute la région par les marins arabes, perses ou indiens, et qui favorise les traversées de l’océan Indien et les échanges depuis des siècles. Le voyage de Colomb a été une aimable promenade à côté :

Le retour à travers l’océan Indien sera un cauchemar. Les détails sont clairsemés dans le journal anonyme, qui évoque seulement « les calmes fréquents et les vents contraires », mais la réalité d’être prisonnier de l’océan pendant trois mois peut être lue entre les lignes : le vent qui les pousse en arrière, et les calmes encore pires avec le bateau encalminé sur une mer de plomb brûlant, les nuits éclairées par une Lune implacable, les hommes se disputant les rares places à l’ombre, torturés par la soif et la faim, appelant leurs saints à l’aide, les vers sortant des biscuits, l’eau contaminée. Il aurait fallu asperger le pont et la coque à l’eau douce pour empêcher le bois de craquer et menacer la flottabilité du navire, mais cela était évidemment impossible. Les symptômes sinistres du scorbut revenaient : « Tous nos gens souffraient des gencives, gonflées au-dessus des dents, les empêchant de manger. Leurs jambes également enflées et d’autres parties du corps, allant jusqu’à un tel point qu’ils en mouraient. » Les Hindous de haute caste (embarqués à Calicut) avaient probablement été les premiers à partir, interdits de manger en haute mer par les règles brahmaniques, et un par un les morts passaient par-dessus bord avec un splash et des prières murmurées par des hommes titubant.
« Trente de nos compagnons sont morts de cette manière, et trente avant eux, il n’en restait plus que sept ou huit sur chaque navire pour manœuvrer. Nous étions arrivés à un tel point que tous les liens de discipline avaient disparu », selon le récit qui donne l’idée d’un bateau au bord de la mutinerie. Certains voulaient retourner en Inde, des rumeurs de conspiration couraient visant à s’emparer du navire. Les capitaines furent en principe d’accord pour revenir, si un vent d’ouest s’établissait. Encore deux semaines, selon le rapporteur anonyme, et nous serons tous morts.

Alors, comme le désespoir atteignait son comble, un vent favorable se leva et les emporta vers l’ouest durant six jours, et le 2 janvier 1499, les navires éprouvés arrivèrent en vue de la côte africaine. Le 7 ils étaient à Malindi, où ils reçurent un accueil chaleureux. Des oranges leur furent apportées, « dont nos malades avaient un grand besoin », mais pour quelques autres, c’était trop tard. Un échange de cadeaux eut lieu avec le sultan, dont une défense d’éléphant pour le roi Manuel. Un pilier de pierre fut érigé et un jeune musulman s’embarqua, désireux de connaître le Portugal. Ils dépassèrent ensuite Mombasa, cité hostile, et il devint évident qu’ils ne pourraient ramener les trois navires. Le São Rafael, qui n’avait pas été caréné sur la côte indienne était le plus mangé par les vers. Ils transférèrent tous les biens possibles, le gracieux archange doré de la proue, et mirent feu au bateau sur la plage. Ils dépassèrent ensuite Zanzibar, puis s’arrêtèrent près de l’île de Mozambique pour célébrer une messe, ériger leur dernier padrão. Le cap des Tempêtes (plus tard de Bonne espérance) fut passé le 20 mars, « morts de froid, en poursuivant la route avec un grand désir d’atteindre le pays ».

L’histoire aurait pu être différente, le voyage avait été épique, duré deux années en tout, sur 24 mille milles. C’était un exploit, un sommet d’endurance, de courage, et aussi de très grande chance. Le tribut avait été lourd : les deux tiers de l’équipage avaient disparu. Sans connaître le rythme des moussons, ils avaient été près de se perdre, le scorbut et les vents contraires auraient pu ne laisser que des navires fantômes sur une mer vide.

Extrait du livre de Roger Crowley, Conquerors, Penguin, 2016

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