Fureur

L’expression Furia Francese est née au moment des guerres d’Italie, à l’époque de François Ier (Marignan, 1515, etc.). Mais quand les Français guerroyaient en Europe sans grand résultat, les Portugais acquéraient un empire en Asie, avec une fureur équivalente. Une violence incroyable, propre à l’époque, inimaginable aujourd’hui, le fait en particulier d’un homme, « Le Terrible », Afonso de Albuquerque, bâtisseur du premier empire mondial. Cette « fureur portugaise » est décrite dans le livre de Roger Crowley, Conquerors (2016). Extrait, La prise de Goa, en 1510 :

Décidant de ne pas attendre, le 25 novembre, jour de la Sainte Catherine, Albuquerque divisa ses forces en trois et attaqua la ville de deux directions différentes. Ce qui suivit n’a pas été un triomphe de tactiques militaires savamment conçues, qu’il avait essayé d’enseigner à ses troupes, c’était plutôt la furie habituelle du style de combat des Portugais qui emporta la victoire. Aux cris de Santa Catarina ! Santiago !, les hommes se ruèrent sur les fortifications, en bas de la cité. Un soldat réussit à coincer son arme dans le portail que les défenseurs étaient en train de fermer. Ailleurs, un homme agile, de petite taille, Fradique Fernandes, enfonça sa lance dans le mur et s’en servit pour grimper sur le parapet, où il se tint agitant un drapeau et en criant : Portugal ! Portugal ! Vitória !
Distraits par son apparition soudaine, les défenseurs ne purent refermer la porte, elle fut violemment ouverte et les attaquants déferlèrent à l’intérieur. Comme ils reculaient, ils furent attaqués par un second groupe entré par une autre porte. Le combat était extrêmement sanglant. Un des premiers à passer les murailles, Manuel de Lacerda, fut transpercé juste en-dessous de l’œil par une flèche, trop profondément pour qu’il puisse l’arracher. Il cassa la tige et continua à se battre avec l’horrible bout émergeant de son visage en sang. Un autre homme, Jerόnimo de Lima, combattit jusqu’à ce qu’il s’écroule. Son frère João le trouva et voulut rester pour le conforter devant la vie qui se retirait. Le mourant le regarda et lui reprocha de s’arrêter de combattre : « Frère, va sur ta route », fut une des versions de sa réponse, « J’irai sur la mienne. » João revint ensuite et le trouva mort.


La résistance musulmane s’effondra. Les hommes tentèrent de fuir la ville par les gués, où nombreux d’entre eux se noyèrent, ceux qui réussirent à traverser tombèrent sur les alliés hindous d’Albuquerque. « Ils vinrent à mon aide par les rivières et les montagnes », écrivit-il plus tard. « Ils passèrent par les armes tous les musulmans qui s’échappèrent de Goa, sans en épargner un seul. » Tout cela n’avait pris que quatre heures.
Albuquerque fit fermer les portes pour empêcher ses hommes de continuer à pourchasser les ennemis, ensuite il livra la ville au pillage et au massacre. Le résultat fut terrible. La cité devait être débarrassée de tous ses musulmans. Il décrivit par la suite ses actions, en écrivant au roi Manuel, sans aucun regret :

‘Le Seigneur a réalisé de grandes choses pour nous, parce qu’Il voulait que nous les accomplissions, une action d’éclat qui surpasse tout ce pour quoi nous avions prié. … J’ai brûlé la ville et tué tous les habitants. Pendant quatre jours sans s’arrêter nos hommes ont massacré. … Partout où nous avons pu pénétrer nous n’avons épargné la vie de pas un seul musulman. Nous les avons regroupés dans les mosquées pour y mettre le feu. J’ai donné l’ordre que ni les paysans hindous ni les brahmanes se soient tués. Nous avons estimé le nombre de musulmans morts, hommes et femmes, à six mille. Ce fut, sire, une action magnifique.’

Parmi ceux qui furent brûlés vifs, un renégat portugais qui avait nagé à terre quand les bateaux étaient assiégés sur le fleuve Mondovi. « Personne n’échappa », écrivit le marchand florentin Pietro Strozzi, « hommes, femmes, femmes enceintes, bébés encore dans les bras. » Les corps étaient jetés aux crocodiles ; « la destruction était si complète », se souvint Empoli, « que l’eau étaient remplie de sang et de cadavres, à tel point qu’une semaine après les marées déposaient encore les corps sur les berges. A l’évidence les sauriens n’avaient pas pu faire face à cette aubaine.
« Nettoyage » avait été le terme utilisé par Albuquerque pour décrire au roi Manuel le processus. Il était destiné à l’exemplarité. « Cet emploi de la terreur apporta beaucoup pour leur soumission, sans avoir besoin ensuite de tous les conquérir », continuait-il. « Je n’ai pas laissé une seule tombe islamique debout. » En réalité, il n’avait pas tué tout le monde, un petit nombre de femmes musulmanes, « blanches et très belles », furent épargnées pour être mariées. A tous égard, le pillage s’était révélé très fructueux. Strozzi était ébloui par la richesse de l’Orient qu’il voyait ainsi emportée. « Ici vous pourrez trouver toutes les richesses du monde, de l’or et des bijoux. … Je pense qu’ils nous sont supérieurs d’infinies façons, sauf pour ce qui est de combattre », écrivait-il à son père. Il terminait par une note enjouée, en continuant à compter ses biens, « Je n’ai pu piller autant que je voulais, car j’ai été blessé, mais heureusement pas par une flèche empoisonnée. »
A la fin de la journée de la Sainte Catherine, Albuquerque félicita personnellement ses capitaines triomphants et les remercia. « Nombreux furent adoubés chevaliers » se rappelait Empoli, « et il lui plut de me compter parmi eux », bien que cela fit peu pour adoucir son attitude à l’égard du gouverneur. « Il est préférable d’être un chevalier qu’un marchand », ajoutait-il, pensant au peu de respect des nobles portugais pour les activités commerciales. Parmi les premiers à accueillir Albuquerque dans la ville fut Manuel de Lacerda. Il montait un cheval richement caparaçonné, pris à un musulman qu’il avait tué. Le manche de la flèche sortait toujours de sa joue. Il était baigné dans le sang, « et le voyant ainsi avec la flèche enfoncée dans le visage, son armure ensanglantée, Albuquerque l’enlaça, l’embrassa et dit, « Senhor, vous êtes aussi grand que le martyr Saint Sébastien ». Une image qui reste dans la légende portugaise.
Les royaumes indiens furent surpris en apprenant la chute de Goa, prise par une poignée de Portugais. Le coup d’éclat d’Albuquerque provoqua une reconsidération des données stratégiques. Des ambassadeurs vinrent de loin pour présenter leurs respects, et évaluer et considérer ce que ce changement pouvait signifier.
Albuquerque avait des idées nouvelles pour protéger son empire tout neuf. Conscient des caractéristiques de ses hommes, leur mortalité élevée, leur manque de femmes, il commença à promouvoir une politique de mariages mixtes, encourageant l’union des soldats et marins, des artisans maçons ou charpentiers, avec des femmes locales. Elles étaient le plus souvent des indiennes de basse caste, qui furent baptisées et dotées. Les hommes mariés, appelés casados, furent aussi incités à nouer ces liens par une allocation. En deux mois, le gouverneur avait ainsi arrangé deux cents mariages. Une politique pragmatique visant à créer une population christianisée et loyale au Portugal, mais Albuquerque sema aussi quelques concepts éclairés pour le bien-être des femmes de Goa, comme la mise hors-la-loi du suttee (le bûcher pour les veuves), ou la garantie de droits de propriété. Sa politique maritale, en butte à l’opposition scandalisée du clergé portugais, et aussi des fonctionnaires royaux, mit en marche la création d’une société indo-portugaise durable.

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2 Réponses to “Fureur”

  1. jeanclaudehubi Says:

    Très intéressant. En particulier cette politique de mariages et de peuplement…
    Qu’est-ce qui explique le comportement des Européens à cette époque, cette violence sans frein ?

    • JB Says:

      La foi.
      Les chrétiens n’ont en 1500 que 15 siècles de foi derrière eux, ils sont en plein fanatisme, c’est l’époque des guerres de religion en Europe et aussi de l’Inquisition, avec leurs cortèges d’horreurs en tout sens.
      L’islam d’aujourd’hui n’a lui aussi que 15 siècles derrière lui, d’où le décalage avec le christianisme. C’était la conclusion d’un survey de The Economist sur le monde musulman, ce décalage :

      « Dans le calendrier musulman, on est en 1415. En Europe, en 1415, Jean Hus venait d’être brûlé, Mais en 1436 cependant, ses partisans avaient obtenu des concessions de la part de l’Eglise, à la suite des guerres hussites en Bohême. En 1470, les bibles de Gutenberg se répandaient à travers l’Europe. En 1506 le grand réformateur Zwingli prêchait en Suisse. En 1517, Luther clouait ses thèses sur la porte de l’Eglise de Wittenberg. L’Europe du nord basculait dans la Réforme. Aujourd’hui, à l’heure d’Internet et des voyages rapides transcontinentaux, les choses vont beaucoup plus vite. Une vue optimiste peut laisser penser à des changements rapides, profonds et positifs, dans les pays musulmans. »

      Voir ici, à la fin : « Le déclin du monde musulman à partir du Moyen Âge : une revue des explications« .

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