Robinsonnade

Illustrations de Raoul Thomen, dessinateur belge de bandes dessinées, vers 1930. L’histoire est trop connue pour y mettre des commentaires, on peut les imaginer soi-même. Livre trouvé dans le marché de Granville, adapté de Daniel Defoe par Suzie Jacquelin.

C’était la première voix humaine qui frappait mon oreille depuis mon arrivée dans l’île, 25 ans plus tôt !

Robinson et les cannibales, la rencontre avec Vendredi (extrait du livre) :

Ce fut trois ans plus tard, qu’un matin à l’aube j’aperçus cinq canots arrivés en flottille sur le rivage. Les sauvages étaient à terre, et je ne pouvais les voir de mon coin. Je fus assez inquiet du nombre des canots, car je savais qu’en général ils étaient six par embarcation. J’hésitais sur la conduite à tenir our attaquer et faire front à près de 30 hommes. Pour juger de la situation, je grimpai sur mon rocher habituel, et je vis les sauvages au nombre de trente, réunis autour d’un grand feu, préparant leur repas. Ils dansaient autour du foyer avec des contorsions effrayantes, selon leur habitude. Je ne quittai pas ma longue-vue et je vis qu’ils tiraient des pirogues deux hommes ligotés qu’ils allaient probablement massacrer.

Un fut assommé sur l’heure, dépecé et préparé pour leur atroce cuisine. L’autre malheureux demeurait là, attendant son tour d’être mangé ! … Et je le vis soudain bondir sur ses pieds qu’on venait de délier, profitant de la sinistre occupation des sauvages. Il se prit à courir d’une telle vitesse qu’il atteignit en peu de secondes le chemin menant à mon abri. Trois hommes seulement le poursuivaient. Il gagnait du terrain, allait leur échapper. Il fallait encore, pour atteindre mon coin par cette direction, qu’il passât la petite crique à la nage. Il n’hésita pas, plongea, nagea et reparut sur l’autre bord.

Deux des poursuivants seulement avaient plongé, mais ils étaient moins agiles que leur victime. A cette vue je ne pus résister plus longtemps au désir de sauver ce malheureux qui, dans un effort désespéré, tentait d’échapper à son horrible sort. Je me dis qu’avec mes fusils et mon mousquet, je tuerais quelques-uns de ses bourreaux, et terroriserais les autres. Il était de mon devoir de porter aide à cet homme, de l’arracher à la mort. Peut-être était-ce là le compagnon que le ciel m’envoyait enfin, un ami, un frère.

Quoi qu’il en soit, j’étais désigné pour le sauver, rien ne devait m’arrêter. Les poursuivants perdaient du terrain à chaque minute, mais il fallait agir vite, au cas où furieux, ils appelleraient les autres à la rescousse… Je descendis à toute vitesse, prit mes deux fusils posés au bas du rocher, et coupant au plus court, je m’avançai vers le rivage. Je hélai le fuyard qui parut effrayé à ma vue et me jetai sur les deux poursuivants. J’assommai le premier à coups de crosse, puis le second, ayant ajusté son arc et me visant, je n’hésitai pas à faire feu et le tuai net. Quand le malheureux évadé vit cela, il fit halte, terrorisé par le coup de feu, anéanti devant ses ennemis assommés. Je l’appelai doucement, lui fit signe. Il s’approcha tremblant, redoutant un nouveau danger.

Quand il fut à peu de distance de moi il parut se rassurer. Et, pris de reconnaissance pour celui qui lui avait sauvé la vie en tuant ses persécuteurs, il se mit à s’agenouiller tous les dix pas, ne sachant que faire pour remercier. Je souris pour lui donner confiance ; alors il se décida à s’approcher tout près de moi, et, à genoux, posa sa tête sur le sol, prit mon pied, et le mis sur sa tête… C’était son serment à lui d’être à jamais mon esclave pour payer tout ce qu’il me devait : sa vie.

Je le relevai en le rassurant. Mais pendant ce temps, le premier sauvage assommé se ranimait… Mon sauvage l’aperçut et prononça quelques mots incompréhensibles, d’une voix très douce. Ce fut pour moi une émotion intense. C’était la première voix humaine qui frappait mon oreille depuis mon arrivée dans l’île, 25 ans plus tôt ! Mais la pauvre créature semblait terrorisée de voir le sauvage vivant. Alors je pris mon fusil, le couchai en joue, m’apprêtai à tirer… D’un bond, mon nouvel esclave me fit signe de lui prêter mon sabre, et d’un seul coup trancha la tête de son bourreau, qu’il vint déposer à mes pieds.

Puis, très intrigué de savoir comment j’avais pu tuer l’autre en faisant simplement du bruit – la détonation de mon fusil – alla l’examiner, le retourner, sans pouvoir comprendre comment il était mort. Il lui prit enfin son arc et ses flèches, et comme je voulais l’emmener, craignant un retour des autres sauvages, il me fit entendre par gestes, qu’il fallait enterrer les deux cadavres, afin que les autres, revenant, ne puissent les retrouver.

Il se mit à creuser un trou dans le sable, avec ses mains, puis un second ; enterra les deux corps, et les recouvrit. Ce fut si vite fait que cela tenait du prodige.

Je l’emmenai alors dans la caverne qui était une de mes retraites, lui donnai du pain, de l’eau et du raisin, et lui montrai la couchette de paille de riz et la couverture qui étaient les miennes, lorsque je séjournais là. Il se jetta dessus et s’endormit. Je pus le considérer tout à loisir. C’était un grand garçon mince et bien bâti, ayant peut-être vingt-cinq ans. Sa figure était fière, mais nullement farouche, et avait un certain air européen. Le teint n’était que basané, les cheveux longs, souples et noirs, les traits réguliers, le nez pas aplati comme les nègres, et la bouche très fine.

Après un court sommeil, il s’éveilla et vint me retrouver dehors. Il se précipita vers moi, se prosterna sur le sol et, de nouveau, posa mon pied sur sa tête. Je compris qu’il s’attachait à moi pour la vie, et lui fis connaître que j’étais touché et très content de sa reconnaissance. Nous parvînmes par la suite à nous parler, à nous comprendre petit à petit. Je le baptisai Vendredi, car il avait été sauvé ce jour-là. Il sut m’appeler Maître, et répondre ‘oui’ ou ‘non’, mots dont je lui enseignais la signification. Toute la nuit, nous restâmes dans la caverne. Mais au matin, je lui fis signe de me suivre. Arrivé à l’endroit du rivage où les deux sauvages étaient enterrés, il me montra leurs fosses comblées, et me fit comprendre que nous devions les déterrer pour les manger !… Je protestai, pris l’air très en colère, et horrifié d’une telle idée lui ordonnai du geste de me suivre.

De ma colline, j’observai ensuite la plage avec ma longue vue. Il n’y avait plus trace de pirogues ni de sauvages. Ma curiosité doubla pourtant mon courage, et emmenant Vendredi, armé d’un fusil, je descendis vers le rivage témoin de l’horrible aventure de la veille. Ce fut très émotionnant pour moi. Vendredi ne parut nullement affecté, malgré les débris épars du festin des cannibales. Ils avaient, au dire de Vendredi, mangé trois prisonniers, lui était le quatrième. Je fis enterrer par mon sauvage toutes ces dépouilles et constatai encore qu’il avait été cannibale. Je lui fis comprendre qu’il ne devait avoir désormais d’autres coutumes que celles du maître qui lui avait sauvé la vie.

Robinson à Salé (Maroc).

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